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Ajouter Texture à GoogleEn 1981, un jeune employé syndiqué de Wild Turkey fait ses débuts dans un chai du comté de Jessamine, au Kentucky, bâti trente-cinq ans plus tôt. Le bâtiment porte un nom de code sobre, Camp Nelson D. Le jeune homme s’appelle Eddie Russell. Quarante-cinq ans plus tard, devenu maître distillateur de la maison, il est retourné puiser dans ces mêmes rayonnages pour composer sa nouvelle édition limitée. Il y cherchait la douceur qu’on attend d’un bourbon. Il en a rapporté un whiskey si chargé en épices qu’un dégustateur, verre à l’aveugle en main, pourrait le prendre pour un rye.
Le chai comme seule variable
Annoncé le 6 octobre 2026, le Russell’s Reserve Single Rickhouse 2026, abrégé CND chez les initiés, est la cinquième édition annuelle d’une collection construite sur une idée simple et assez radicale dans le monde du bourbon : garder la même recette de base et ne faire varier que le lieu de vieillissement. Chaque année, Russell’s Reserve isole un chai d’entreposage, une rickhouse dans le vocabulaire du Kentucky, et laisse son microclimat s’exprimer. La maison parle de « terroir » du vieillissement, un mot qu’on associe d’ordinaire à la vigne plutôt qu’aux entrepôts.
La série a commencé en 2022 avec Camp Nelson C, puis s’est poursuivie avec Camp Nelson F en 2023, Camp Nelson B en 2024 et Camp Nelson E en 2025. Cinq lettres, cinq bâtiments, un même distillat. Le dispositif a quelque chose d’une expérience de laboratoire menée à l’échelle d’une distillerie, celle de Wild Turkey Distilling Co., propriété du Campari Group, installée à Lawrenceburg. La page consacrée à la collection Single Rickhouse retrace cette logique d’une édition à l’autre.
Retour à Camp Nelson D
Le choix de cette année tient autant de la biographie que de la science. Camp Nelson D, construit en 1946, est le tout premier chai dans lequel Eddie Russell a travaillé. Le sortir de l’anonymat pour l’édition qui coïncide avec ses 45 ans de carrière relève d’une forme de bouclage, sans grandiloquence : un homme qui revient à son premier poste et constate que le lieu a encore quelque chose à lui apprendre.
Le bâtiment a aussi des particularités physiques qui comptent dès qu’on s’intéresse au vieillissement. Il se dresse sur le côté ouest du campus, à l’altitude la plus élevée jamais retenue dans la collection, et reste exposé à une circulation d’air forte et continue. Pour un whiskey qui passe des années dans le bois, ces données ne sont pas anecdotiques : l’emplacement d’un chai conditionne la façon dont l’air et la température travaillent le contenu des fûts.
Cinq étages, dont un premier
L’assemblage réunit de petits lots de fûts prélevés sur cinq niveaux du bâtiment : les étages 1, 3, 4, 5 et 6. Le deuxième étage est absent de la sélection. Le détail le plus notable se situe en bas. C’est la première fois que la série intègre des fûts du rez-de-chaussée, ou premier étage dans la terminologie américaine. Dans un chai, les niveaux inférieurs connaissent des températures plus basses et donnent un profil de maturation différent de celui des étages supérieurs.
Faut-il attribuer à ces fûts du bas, à l’altitude du site ou à l’air qui balaie le bâtiment la tournure épicée du résultat ? Rien dans ce qui a été communiqué ne permet de trancher, et c’est peut-être tout l’intérêt de la collection : poser la question sans prétendre avoir une réponse mécanique. Le chai produit un caractère, l’équipe le constate et choisit de le mettre en bouteille plutôt que de le corriger.

Un bourbon qui parle seigle
Sur le papier, il s’agit d’un Kentucky Straight Bourbon Whiskey élaboré avec la recette de bourbon traditionnelle de la distillerie. Dans le verre, l’affaire est moins sage. Eddie Russell raconte que l’équipe partait en quête de la rondeur classique du bourbon et que ce sont des épices franches, typiques du seigle, qui ont pris le dessus. Au point, reconnaît-il, qu’un dégustateur à l’aveugle pourrait sans peine le confondre avec un rye. D’où le public visé, presque malgré lui : les amateurs de whiskey de seigle, qui trouveront ici un bourbon parlant leur langue.
Les notes de dégustation officielles dessinent cette progression. Le nez reste du côté du bourbon, avec des fruits cuits, de la pomme, des épices douces de pâtisserie et de la vanille. La bouche bascule : cannelle, clou de girofle, fruits à noyau et une note de pain de seigle qui résume à elle seule le paradoxe de cette édition. La finale, de longueur moyenne, prolonge la piste avec des épices de seigle, du poivre, de la cannelle encore, et un chêne lui-même épicé.
On lit dans cette fiche un glissement assez net entre un premier nez rassurant et une bouche qui prend l’amateur à revers. C’est ce décalage, plus que la puissance, qui fait l’identité de CND.
Brut de fût, sans âge affiché
La puissance est pourtant bien là. Le whiskey est embouteillé brut de fût, à 120,8 proof, soit 60,4 % d’alcool. Il n’est pas filtré à froid, ce qui laisse dans le liquide les composés que cette étape retire habituellement. Il se présente en flacon de 750 ml.
L’étiquette, en revanche, ne porte aucune mention d’âge. C’est un point à garder en tête face à certains chiffres qui circulent. Des estimations évoquent des fûts d’au moins douze ans, d’autres une fourchette de dix à quinze ans. Ce sont des déductions, pas des engagements de la marque, qui n’a communiqué aucun compte d’âge. Même prudence sur les volumes : le nombre de fûts assemblés et le nombre de bouteilles produites n’ont pas été rendus publics.
Trois cents dollars, un flacon par personne
Le prix de vente conseillé est fixé à 300 dollars, soit environ 273 euros en octobre 2026. L’édition est distribuée à partir de ce mois-là chez une sélection de cavistes spécialisés aux États-Unis et au centre des visiteurs de la distillerie Wild Turkey, à Lawrenceburg. La vente en ligne sur le site officiel est annoncée pour le mardi 20 octobre 2026, avec une limite stricte d’un flacon par client.
Le marché secondaire n’a pas attendu. Avant même l’ouverture des ventes en ligne, des revendeurs tiers affichaient déjà la bouteille en précommande ou avec une surcote, entre 499 et 599 dollars, soit environ 455 à 545 euros. Pour un whiskey dont on ignore le tirage exact et l’âge précis, l’écart avec le prix conseillé dit surtout l’appétit qu’a suscité la série Single Rickhouse depuis 2022.
Reste une question que posera inévitablement la sixième édition. Après cinq chais de Camp Nelson, dont celui où Eddie Russell a fait ses premiers pas, la lettre suivante devra tenir la comparaison avec un bourbon que ses créateurs n’avaient pas prévu de voir sentir le seigle.


