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Ajouter Texture à GoogleL’intimité d’une chambre victorienne, vers 1858. Une femme, Maria Jackson, se tient face à son miroir de coiffeuse. Dans le reflet, elle ne cherche pas seulement à ajuster sa mise, mais à capturer un instant d’une radicale modernité. Ce petit objet de verre et de chimie, un ambrotype de seulement 9,4 × 7,9 cm, vient de rejoindre les collections nationales britanniques, bousculant au passage la chronologie de l’autoportrait photographique. Bien avant que le terme « selfie » ne devienne un réflexe numérique planétaire, cette plaque au collodion témoigne d’une intentionnalité qui fascine les historiens de l’image.
Une découverte fortuite au cœur de l’histoire littéraire
Le destin de cet objet a basculé au cours de l’été 2025. C’est en explorant des archives familiales privées que des descendants ont exhumé une enveloppe contenant deux plaques de verre. Sur le papier jauni, une mention manuscrite interrogeait déjà le passé : « Mrs Cam. Self-portrait? ». L’interrogation visait Julia Margaret Cameron, figure majeure de la photographie du XIXe siècle. Pourtant, les recherches menées par les experts du Victoria and Albert Museum ont rapidement écarté cette piste. En 1858, date estimée de la prise de vue, Cameron n’avait pas encore reçu son premier appareil photographique, un événement qui ne surviendra qu’en 1863.
Le sujet de l’image est en réalité Maria « Mia » Jackson, née Pattle, la sœur cadette de Julia Margaret Cameron. Si son nom est moins connu du grand public que celui de sa sœur, sa lignée est entrée dans l’histoire de la culture : Mia Jackson n’est autre que la grand-mère de l’écrivaine Virginia Woolf et de la peintre Vanessa Bell. Cette découverte lie ainsi un geste photographique pionnier aux racines de l’esthétique du Bloomsbury Group. Dans la même enveloppe, un second ambrotype a été retrouvé, montrant une femme d’Asie du Sud dont l’identité demeure, pour l’heure, un mystère, ajoutant une strate d’énigme à ce fonds familial.
La mise en scène d’un autoportrait assisté
Ce qui frappe dans cette composition, c’est l’audace du cadrage. Contrairement aux portraits conventionnels de l’époque où l’appareil est soigneusement maintenu hors du champ, Maria Jackson a choisi de le placer au centre de la scène. Son regard est fixe, dirigé vers son propre reflet dans un miroir de coiffeuse cintré. Cette mise en abyme est d’autant plus complexe qu’elle implique une collaboration technique invisible mais tangible. Dans les années 1850, la photographie est un processus lent et exigeant. Les appareils ne disposent pas de retardateur ni de déclencheur automatique. Pour exposer la plaque, il fallait ôter manuellement le capuchon de l’objectif, puis le replacer après un temps de pose précis.
À l’arrière-plan de l’image, une silhouette masculine floue se devine près de l’appareil. Ce tiers, dont l’identité n’a pas été formellement établie, a servi d’opérateur mécanique. C’est ici que réside la subtilité de l’attribution formulée par le Dr Marta Weiss, conservatrice de la photographie au V&A, dans une étude publiée en octobre 2026. Elle qualifie l’œuvre d’« autoportrait assisté ». Si une main tierce a manipulé l’objectif, l’intentionnalité, le choix du décor domestique et la décision de faire figurer l’instrument technique dans le miroir appartiennent à Mia Jackson. C’est, à ce jour, l’unique photographie attribuée à cette femme dont le rôle semble avoir été, durant cette séance, bien plus que celui d’un simple modèle.
Une place singulière dans la généalogie de l’image
L’histoire de l’autoportrait photographique possède ses jalons célèbres. Robert Cornelius, dès 1839, s’immortalise en extérieur devant sa boutique à Philadelphie. En 1845, Charles Nègre expérimente avec un miroir convexe pour obtenir des reflets multiples. Mais le cliché de Mia Jackson occupe une place à part. Il s’agit du plus ancien exemple connu d’un autoportrait réalisé de manière délibérée face à un miroir domestique intégrant l’appareil photographique comme sujet central de la composition.
Les exemples comparables ne surgissent que bien plus tard dans le siècle. On pense au portrait d’une jeune femme nommée Margaret à Tacoma vers 1895, ou à l’autoportrait du peintre Henri Evenepoel en 1898. Même les célèbres expérimentations de la grande-duchesse Anastasia Nikolaïevna de Russie en 1914 interviennent plus d’un demi-siècle après l’audace de Maria Jackson. En plaçant l’appareil au milieu du miroir de sa coiffeuse, elle a capturé non seulement son visage, mais le processus même de sa propre représentation.
L’entrée dans les collections nationales
L’acquisition de cet ambrotype par le Victoria and Albert Museum, sous le numéro d’inventaire V&A PH 570-2026, marque une étape importante pour la préservation du patrimoine photographique vernaculaire. Le financement de cette opération a été rendu possible par la V&A Americas Foundation, grâce au don de Michael G. et C. Jane Wilson. Bien que le prix d’achat n’ait pas été divulgué, la valeur historique de l’objet est jugée inestimable par l’institution.
Cette pièce unique ne restera pas longtemps dans l’obscurité des réserves. Le musée a annoncé une présentation au public prévue pour le mois de mai 2027 à Londres. Ce sera l’occasion pour les visiteurs d’observer de près cette plaque de verre qui, par-delà les décennies, tend un miroir à notre propre obsession pour l’image de soi. L’ambrotype de Mia Jackson nous rappelle que la volonté de se saisir soi-même, à travers l’objectif et le reflet, n’est pas une invention de l’ère numérique, mais une quête dont les racines plongent dans les débuts les plus intimes de la photographie.

