Casse de haut vol en Toscane : un trésor viticole de 5 millions de dollars s’évapore dans la nature

Marchesi Antinori Solaia 2023 bottle
Photo © Wine.com — via https://www.wine.com/product/marchesi-antinori-solaia-2022/3667268

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Lundi 5 octobre 2026, au petit matin, les premiers employés du site de Cortone arrivent pour prendre leur poste. Les palettes qu’ils avaient alignées pour l’export ne sont plus là. Pendant le week-end, environ 30 000 bouteilles de Solaia, de Tignanello et de Guado al Tasso, toutes du millésime 2023, ont quitté l’entrepôt de Marchesi Antinori à bord de deux camions. Le préjudice est estimé à environ 5 millions d’euros. Renzo Cotarella, directeur général de la maison, le qualifie de plus important vol de vin jamais enregistré en Italie.

Une nuit, deux camions

Les faits remontent à la nuit du samedi 3 au dimanche 4 octobre. Le site visé n’a rien d’une cave de château où dorment quelques vieux millésimes. C’est la principale plateforme logistique du groupe, dans la province d’Arezzo, là où les commandes sont stockées et préparées avant d’être expédiées vers les marchés étrangers. Autrement dit, l’endroit où le vin fini, étiqueté, emballé et regroupé en palettes complètes, attend son départ.

Le déroulé décrit par les enquêteurs ressemble davantage à une opération de manutention qu’à un cambriolage. Les alarmes anti-intrusion ont été désactivées avec méthode. Les caméras de vidéosurveillance, à l’intérieur comme en périphérie, ont été coupées. Une fois sur place, les voleurs ont utilisé les chariots élévateurs de l’entreprise pour charger les palettes déjà constituées, puis ont évacué la marchandise dans deux gros camions ou fourgons.

Le groupe compterait au moins cinq à sept personnes, masquées. Ce chiffre reste une estimation, tirée des bribes d’images captées avant la coupure des caméras et du profil de l’opération. Charger 30 000 bouteilles en une nuit sans se faire repérer suppose en tout cas du monde, du matériel et une connaissance fine des lieux.

Le millésime 2023 amputé

Les trois vins emportés appartiennent à la catégorie des Super Toscans, ces rouges qui ont fait la réputation internationale de la maison. Tignanello, Solaia et Guado al Tasso, ce dernier produit à Bolgheri, sont aussi parmi les étiquettes les plus recherchées du catalogue. Le vol porte sur l’intégralité des bouteilles du millésime 2023 présentes dans le lot.

Pour le Solaia, la perte se chiffrerait entre 8 000 et 10 000 bouteilles. Rapportée à une production annuelle qui tourne autour de 60 000 à 70 000 bouteilles, cela représente près de 15 % d’un millésime entier qui ne sera jamais servi là où il devait l’être. Pour une famille installée dans le vin depuis 1385 et qui en est à sa 26ᵉ génération, la blessure est plus symbolique que comptable : c’est une part d’une année de travail qui circule désormais hors de tout contrôle.

Ce que vaut une bouteille volée

Le chiffre de 5 millions d’euros, soit environ 5,8 millions de dollars au cours d’octobre 2026, doit être lu pour ce qu’il est : une évaluation globale établie à partir des prix publics et des prix de marché, et non une expertise comptable arrêtée après inventaire contradictoire avec les assureurs. Il reste cohérent avec la nature du butin. Au détail, les bouteilles du millésime 2023 concernées se vendent entre 120 et 500 euros selon l’étiquette, et le montant estimé correspond à un prix moyen d’environ 166 euros la bouteille.

Marchesi Antinori Solaia 2023 bottle label detail
Photo © Wine.com — via https://www.wine.com/product/marchesi-antinori-solaia-2009/121890

À l’échelle du groupe, dont le chiffre d’affaires a atteint 263 millions d’euros lors de l’exercice précédent, la perte représente un peu moins de 2 % des ventes annuelles. Le problème tient ailleurs. La police d’assurance du domaine ne couvrirait pas un vol de cette ampleur : au moment de la souscription, un sinistre de ce niveau n’avait tout simplement pas été envisagé. Personne, semble-t-il, n’avait imaginé qu’on puisse vider un entrepôt de vin comme on vide un dépôt de marchandises courantes.

Reste la question qui obsède tous ceux qui suivent l’affaire : que faire de 30 000 bouteilles de grands vins toscans d’un même millésime ? Elles ne s’écoulent pas discrètement à l’unité. C’est précisément sur ce terrain que la maison a choisi d’agir. Marchesi Antinori a diffusé une mise en garde internationale à l’intention des restaurateurs, des cavistes, des maisons d’enchères et des importateurs. Toute proposition de Solaia, de Tignanello ou de Guado al Tasso 2023 à prix cassé, en dehors des circuits officiels de distribution, doit éveiller les soupçons. Les acheteurs particuliers disposent, eux, de la boutique officielle de la maison, qui reste le canal direct de référence.

Une série qui inquiète la filière

Le vol de Cortone ne tombe pas dans un ciel serein. Depuis l’été, le vignoble italien voit se multiplier les attaques ciblées. En juillet 2026, 3 300 bouteilles ont disparu du domaine Castello Banfi, à Montalcino, toujours en Toscane. À la mi-septembre, c’est dans le Piémont que 3 000 bouteilles de Barolo Sorì Ginestra ont été dérobées au domaine Conterno Fantino, à Monforte d’Alba, pour un préjudice estimé entre 300 000 et 400 000 euros. Ce vol piémontais est une affaire distincte : aucune bouteille de Barolo ne figure dans le lot emporté chez Antinori.

Les ordres de grandeur, en revanche, n’ont rien de comparable. À Cortone, le volume est environ dix fois supérieur à chacun des deux précédents, et le préjudice estimé plus de dix fois supérieur à celui du Piémont. Le dirigeant de Marchesi Antinori a évoqué la possibilité qu’une même bande soit à l’œuvre derrière ces différents coups. Il s’agit d’une hypothèse de travail : à ce stade, les enquêteurs n’ont établi aucun lien formel entre les trois affaires.

Une autre piste circule, tout aussi prudemment : celle d’une complicité interne ou d’un vol commandité. Elle repose sur la précision du ciblage et sur le moment choisi, un week-end où des palettes complètes étaient prêtes à partir pour l’export. Rien, pour l’heure, ne vient la confirmer sur le plan judiciaire. Elle traduit surtout la perplexité devant une opération qui semblait savoir exactement quoi prendre, où le trouver et comment le charger.

L’enquête suit la route

Police et carabiniers se sont saisis du dossier. La révélation publique du vol, le vendredi 9 octobre, a été volontairement retardée de quelques jours à la demande des enquêteurs, afin de préserver les premières investigations. Quatre jours de silence, donc, entre la découverte des palettes manquantes et l’annonce.

Faute d’images exploitables à l’intérieur du site, les investigateurs se tournent vers l’extérieur. Deux poids lourds chargés de vin ne traversent pas la Toscane sans laisser de traces. Le réseau de caméras de surveillance routières de la région est passé au crible pour reconstituer leur itinéraire depuis Cortone, dans l’espoir de savoir où ces 30 000 bouteilles du millésime 2023 ont été déchargées.