Faites de Texture une source préférée sur Google pour nous soutenir
Ajouter Texture à GoogleLe 30 septembre 2026 marque un tournant dans l’historiographie de la mode contemporaine avec la parution de l’ouvrage de Virginie Viard, Un regard : Une vie chez Chanel. Publié aux Éditions Stock dans la collection « Essais et Documents », ce récit de 256 pages lève le voile sur l’une des périodes les plus commentées mais aussi les plus secrètes de la rue Cambon. Derrière la silhouette discrète de celle qui a succédé à Karl Lagerfeld se cache une volonté farouche de réclamer sa place dans la lignée de Gabrielle Chanel, refusant de voir ses cinq années de direction artistique réduites à une simple parenthèse de transition.
L’ombre portée de Karl Lagerfeld
Le lien qui unissait Virginie Viard à Karl Lagerfeld dépasse le cadre classique de la collaboration professionnelle. Entrée chez Chanel en 1987 comme stagiaire au département broderie, elle a passé près de trois décennies dans le sillage du « Kaiser ». Cette proximité était telle que le couturier la présentait publiquement comme son « bras droit et son bras gauche ». Elle l’a d’ailleurs suivi chez Chloé dans les années 1990 avant de revenir rue Cambon en 1997 pour diriger le studio de haute couture, puis celui du prêt-à-porter en 2000.
Pourtant, cette fusion créative a laissé des traces indélébiles. Dans son livre, Virginie Viard confie avoir été continuellement hantée par la mémoire de son mentor. Le dernier tiers de l’ouvrage prend d’ailleurs une dimension singulière : une lettre ouverte adressée à Lagerfeld où se mêlent l’hommage et une certaine amertume. Elle y exprime un regret sourd, lui reprochant à demi-mot d’avoir été le seul à véritablement discerner son potentiel, créant ainsi une dépendance dont il était difficile de s’extraire après sa disparition le 19 février 2019.
Le récit évoque également les complexités de la vie interne du studio, mentionnant notamment les tensions vécues avec Amanda Harlech, muse de Lagerfeld. Ces rivalités avaient autrefois poussé la créatrice à envisager d’autres horizons professionnels, avant de finalement s’imposer comme l’héritière naturelle au décès du couturier.
La rupture brutale du 5 juin 2024
Le départ de Virginie Viard, annoncé officiellement le 5 juin 2024, a provoqué une onde de choc dans le milieu du luxe. Si la maison Chanel a sobrement salué une « riche collaboration de cinq ans », le récit personnel de la créatrice dépeint une réalité beaucoup plus abrupte. Selon son témoignage, son licenciement a été signifié sans préavis lors d’un échange direct avec le copropriétaire Alain Wertheimer. La formule « On va s’arrêter là », suivie d’un lapidaire « Ce ne sera pas facile », aurait mis fin à trente-sept ans de maison, sans espace pour la discussion ou l’explication.
Cette éviction est intervenue dans un calendrier particulièrement cruel : la collection Haute Couture de juillet 2024 était déjà finalisée sous sa direction, mais elle a été présentée sans sa présence. Pour Virginie Viard, l’élément déclencheur de cette rupture soudaine réside dans l’accueil très mitigé réservé au défilé Croisière 2024/2025. Organisé en mai 2024 sur le toit de la Cité radieuse à Marseille, l’événement avait été marqué par des conditions météorologiques difficiles et une réception critique en demi-teinte, un épisode qu’elle perçoit aujourd’hui comme le point de bascule de son destin au sein de la marque.
Refuser le statut d’entracte
L’un des enjeux majeurs de Un regard : Une vie chez Chanel est de contester le narratif dominant qui qualifie son mandat de simple « entracte » ou de parenthèse technique entre deux ères majeures. Pour contrer cette perception, l’auteure a structuré son livre en cinq actes. Ce choix architectural vise à imposer son quinquennat comme une période historique à part entière, s’opposant au découpage habituel de l’histoire de Chanel souvent résumé à trois noms : Gabrielle Chanel, Karl Lagerfeld et désormais le futur de la maison.
Le paradoxe de son ère réside dans le décalage entre la réception critique et les performances économiques. Si ses propositions stylistiques ont fréquemment subi la sévérité des observateurs de mode, la maison a enregistré des records historiques de chiffres d’affaires sous sa direction. Cette réussite financière ne semble pas avoir suffi à apaiser le sentiment d’isolement de la créatrice, qui regrette dans ses pages que personne en interne n’ait cherché à infléchir ce qu’elle qualifie de « désastre » lors de ses derniers mois de fonction.
Le recrutement de Matthieu Blazy pour reprendre la direction de la création marque une rupture nette avec l’héritage direct de la période Lagerfeld-Viard. Loin de toute rancœur envers son successeur, l’auteure affirme avoir ressenti un véritable « soulagement » à cette annonce, voyant dans cette transition la fin d’un cycle personnel épuisant sous le poids des archives et des fantômes.
Un document pour l’histoire du luxe
Disponible au prix de 20,50 € en format broché et 14,99 € en version numérique, l’ouvrage publié par le Groupe Hachette Livre se présente comme une pièce comptable essentielle pour comprendre les dynamiques de pouvoir au sein d’une maison de luxe de cette envergure. (ISBN broché : 978-2-234-11217-9 ; ISBN numérique : 978-2-234-11243-8).
En choisissant la voie de l’écrit pour livrer sa vérité, Virginie Viard ne se contente pas de raconter les coulisses d’un départ ; elle tente de réhabiliter une vision de la mode qu’elle a portée pendant cinq ans, loin des projecteurs qu’elle a toujours fuis, tout en rendant un dernier hommage, teinté de douleur, à l’homme qui l’a faite.


