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Ajouter Texture à GoogleSur l’étiquette, ni château ni blason. Une silhouette d’homme, debout sur une colline, et une phrase en italien : « Occhi alle stelle e piedi per terra », les yeux vers les étoiles et les pieds sur terre. L’homme est le comte Lucio Tasca d’Almerita, mort en juillet 2022 à 82 ans. La colline s’appelle le Cozzo delle Ginestre et se trouve sur la Tenuta Regaleali, le domaine familial de l’intérieur sicilien. Le détail qui retient l’attention est moins graphique qu’agricole : c’est de cette même colline que provient une partie du vin contenu dans la bouteille. Baptisée Lucio Pensiero, la cuvée a pour premier millésime 2022, l’année de sa disparition. Elle met en bouteille un morceau du paysage qu’il a lui-même transformé.
Le pari de 1984
Pour comprendre ce que la famille célèbre, il faut revenir au milieu des années 1980. En 1984-1985, Lucio Tasca fait entrer à Regaleali des cépages bordelais et internationaux, Cabernet Sauvignon et Chardonnay en tête, sur un terroir d’altitude que rien ne destinait à les accueillir. Le but était limpide : ouvrir le vin sicilien à la compétition internationale, en confrontant la Sicile aux variétés sur lesquelles le reste du monde se jaugeait.
Le geste ne s’est pas arrêté aux limites de la propriété. En 1998, il fonde Assovini Sicilia. La maison le présente aujourd’hui comme une figure tutélaire de la viticulture moderne sur l’île, et c’est sous la direction générale de son successeur, Alberto Tasca d’Almerita, huitième génération de la famille, que Tasca d’Almerita signe cet hommage. Le nom choisi, Pensiero, la pensée, dit assez qu’on a voulu saluer une vision plutôt qu’un simple patronyme.
Un assemblage qui refuse la photocopie
Sur le papier, la formule semble familière : 50 % de Cabernet Franc, 30 % de Merlot, 20 % de Cabernet Sauvignon. De quoi ranger rapidement Lucio Pensiero dans la case pratique des « assemblages de style bordelais ». La maison récuse ce raccourci. Elle ne revendique pas la reproduction d’une recette classique, mais une typicité propre à son terroir d’altitude de l’intérieur sicilien.
Le détail des parcelles plaide en ce sens. Chaque cépage provient d’un lieu précis : le Cabernet Franc du Vigneto Cavaleri, le Merlot du Vigneto Rossi, le Cabernet Sauvignon du Cozzo Ginestre. Le cépage que Lucio Tasca avait introduit dans les années 1980 ne domine donc pas l’assemblage. Il n’y entre qu’à hauteur d’un cinquième, mais il vient de la colline dessinée sur l’étiquette. Le lien entre l’image et le contenu tient à ce cinquième-là.
Le décor, lui, n’a rien d’aquitain. La Tenuta Regaleali s’étend sur la commune de Sclafani Bagni, à la frontière des provinces de Palerme et de Caltanissetta, entre 400 et 750 mètres d’altitude. Les écarts de température entre le jour et la nuit y sont marqués, et c’est sur ce contraste que le domaine fonde sa singularité. Le vin sort sous l’indication IGT Terre Siciliane, sans chercher d’appellation plus prestigieuse.
Au chai, chaque parcelle à part
La vinification prolonge cette logique de lieu. Les raisins sont vinifiés séparément, par parcelle et par cépage, avant tout assemblage. Les macérations sont conduites de manière non invasive, la fermentation se déroule à température contrôlée, en cuves inox ou béton, puis la fermentation malolactique est réalisée.
Vient ensuite un élevage d’environ dix-huit mois en chêne français, partagé entre barriques et tonneaux de premier et deuxième passage. Le dosage du bois neuf traduit une intention : accompagner le fruit sans le recouvrir. Le vin repose ensuite longuement en bouteille au domaine avant toute commercialisation. Entre le millésime et la présentation publique, quatre années auront passé, un délai qui en dit long sur la patience exigée par la maison.
Wagner en contrepoint
L’hommage déborde du verre. Le projet s’accompagne d’un film documentaire, The Wagner Gift, construit autour de la redécouverte d’un manuscrit original de Richard Wagner que la famille Tasca conserve depuis plus de 140 ans. Le rapprochement n’a rien d’arbitraire. Une dynastie qui garde un autographe de Wagner pendant près d’un siècle et demi et un domaine qui attend des années avant de libérer ses bouteilles procèdent du même rapport au temps. La cuvée devient ainsi un chapitre d’un récit familial plus large, où le patrimoine culturel et le patrimoine viticole se répondent.
Ce que dit le bilan
Les yeux vers les étoiles, donc, mais les pieds sur terre, et la terre ici se mesure aussi en euros. En 2025, Tasca d’Almerita a réalisé un chiffre d’affaires de 16,8 millions d’euros, en léger recul par rapport aux 17,3 millions de 2024. La rentabilité reste solide, avec un EBITDA de 3,85 millions d’euros, soit 22,9 % du chiffre d’affaires.
Les exportations pèsent 37,6 % des ventes, environ 6,3 millions d’euros. La nouvelle direction commerciale a désigné deux marchés stratégiques : l’Allemagne et les États-Unis. Dans ce contexte, une cuvée confidentielle, chargée d’histoire et adossée à une maison de ventes, fonctionne aussi comme une carte de visite pour une marque qui cherche à gagner du terrain hors d’Italie.
Une rareté organisée
Le tirage est précis au bouteille près : 5 580 flacons de 75 cl pour le millésime 2022. S’y ajoutent des magnums, des doubles-magnums de 3 litres et des jéroboams de 5 litres, dont le nombre n’a pas été communiqué.
Le calendrier de lancement emprunte davantage aux codes du marché de l’art qu’à ceux d’un salon viticole. La présentation officielle a eu lieu le 14 septembre 2026 à Rome, au siège de Pandolfini Casa d’Aste, suivie d’une présentation technique à la Tenuta Regaleali entre septembre et octobre. Choisir une maison de ventes plutôt qu’un caviste pour dévoiler un vin revient à le placer d’emblée du côté de l’objet de collection.
Reste la question du prix, que la maison laisse en suspens. Aucun tarif public direct ni prix départ propriété n’a été publié sous forme de barème unifié. Les premiers relevés effectués en octobre 2026 situent la bouteille de 75 cl entre 100 et 150 euros. Ce n’est qu’une fourchette indicative : le prix final dépendra des marchés d’exportation et de la politique de chaque distributeur.
Pour les grands formats, le marché tranchera directement. Ils seront dispersés aux enchères en novembre 2027 à Florence, au sein du catalogue de vins de collection de Pandolfini. Les jéroboams frappés de la silhouette du comte sur sa colline seront alors confrontés à la seule estimation que le marché ne discute pas : celle de l’adjudication.


