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Ajouter Texture à GoogleL’effervescence des grands soirs de vernissage ne parvient pas tout à fait à masquer les courants d’air budgétaires qui balaient les 40 000 m² de béton et de verre de la place Sainctelette. À quelques semaines de l’inauguration officielle de Kanal, fixée au 28 novembre 2026, le vaisseau amiral de la culture bruxelloise tangue. Si le succès populaire semble déjà acquis — les 30 000 billets gratuits pour le week-end d’ouverture se sont envolés en vingt-quatre heures —, les coulisses de l’institution révèlent une crise de gouvernance et une équation financière dont l’inconnue menace la pérennité du projet à long terme.
Un divorce au sommet de l’institution
Le départ brutal d’Yves Goldstein, directeur général de la Fondation Kanal, sonne comme un coup de tonnerre dans le ciel de la capitale. Initialement, l’homme fort du projet avait annoncé en mai 2026 son intention de rester en poste jusqu’à la désignation d’un successeur, prévue pour début 2027. Le calendrier s’est soudainement accéléré sous la pression politique. Le cabinet du ministre-président bruxellois Boris Dilliès et la Région de Bruxelles-Capitale ont officialisé une rupture de contrat fixée au 30 novembre 2026, soit deux jours seulement après l’ouverture des portes au public.
Ce départ précipité n’est pas le fruit d’un simple glissement de calendrier, mais l’aboutissement d’un bras de fer entamé dès le mois de septembre 2026, lorsque l’exécutif régional aurait tenté d’écarter le directeur avant de s’accorder sur un compromis automnal. Le motif invoqué, un « différend d’opinion concernant l’avenir de Kanal », laisse transparaître une fracture profonde sur la gestion et la vision stratégique du musée. Signe de cette mise à l’écart définitive, Yves Goldstein ne siégera pas au comité de sélection chargé de lui trouver un remplaçant.
Cette instabilité au sommet survient alors que le chantier de reconversion de l’ancien garage Citroën, joyau moderniste et Art Déco des années 1930 racheté au groupe PSA en 2015 pour 20,5 millions d’euros, n’est pas totalement achevé. Si les cinq étages de galeries sont prêts à accueillir les visiteurs, l’espace Kanal Architecture reste clos. Ce report est la conséquence directe d’un incendie survenu sur le toit du chantier début juillet 2026, dont les dégâts des eaux consécutifs à l’intervention des secours ont ralenti les finitions de cette aile spécifique.
Le coût de l’ambition et le poids de la dette
Le projet architectural, confié au groupement Atelier Kanal — réunissant noAarchitecten (Bruxelles), EM2N (Zurich) et Sergison Bates architects (Londres) —, a vu sa facture s’alourdir considérablement au fil des ans. Estimé aujourd’hui à environ 230 millions d’euros, le coût des travaux a bondi de 80 millions par rapport aux prévisions initiales, poussé par l’inflation et la complexité technique de la remise aux normes de ce géant industriel. Pour achever les systèmes vitaux de ventilation, de sécurité et de climatisation, la Région a dû débloquer en urgence un prêt de 60 millions d’euros en 2026.

C’est ici que le modèle économique de Kanal vacille. Ce prêt de 60 millions d’euros doit, en théorie, être remboursé par le musée dans un délai d’un an. Une exigence comptable qui semble déconnectée des capacités réelles de l’institution. Les projections de la Fondation pour 2025 tablent sur des recettes annuelles de 16,5 millions d’euros, dont 6 millions issus de la billetterie et de la boutique, 6,5 millions générés par la restauration et 3,4 millions provenant de l’événementiel. Même en atteignant l’objectif ambitieux de 550 000 visiteurs par an, le remboursement intégral d’une telle dette sur fonds propres en douze mois paraît irréalisable, alimentant les craintes de certains observateurs politiques qui y voient une subvention déguisée.
Le débat budgétaire est d’autant plus vif que les chiffres divergent selon les interlocuteurs. Si la direction s’en tient à une enveloppe de rénovation de 230 millions d’euros, des voix s’élèvent au Parlement bruxellois pour évoquer une dépense publique globale ayant atteint les 400 millions d’euros. Bien que ce montant ne soit pas corroboré par les comptes d’investissement officiels et semble intégrer l’acquisition foncière et les indexations futures, il illustre la tension politique entourant le financement du projet sur le site de la be.brussels.
Un partenariat parisien à prix d’or
Au-delà des murs, le contenu même du musée représente une charge fixe conséquente. Kanal s’est lié au Centre Pompidou à Paris par un contrat d’expertise et de marque qui court jusqu’en 2031. Pour bénéficier du prêt de 350 œuvres et de l’ingénierie culturelle parisienne, l’institution bruxelloise doit s’acquitter d’une redevance annuelle de 2 millions d’euros.
Cette charge fixe intervient alors que les subventions régionales de fonctionnement sont orientées à la baisse. La dotation initiale promise de 35 millions d’euros par an a déjà été rabotée à 28 ou 29 millions d’euros pour l’exercice 2026 par le gouvernement Dilliès. Plus inquiétant encore, l’exécutif régional envisage, dans le cadre de son plan d’austérité, d’abaisser cette dotation à seulement 10 millions d’euros par an à l’horizon 2029. Si la porte-parole du musée précise que cette coupe drastique n’est pas encore effective et doit faire l’objet de délibérations formelles, la menace d’un étranglement financier plane sur la programmation des dix expositions inaugurales.
Kanal se retrouve ainsi à la croisée des chemins : entre l’enthousiasme du public pour un lieu de patrimoine industriel exceptionnel et la réalité d’un modèle économique qui repose sur des hypothèses de fréquentation très hautes et des soutiens publics de plus en plus fragiles. Le week-end d’ouverture ne marquera pas seulement la naissance d’un nouveau pôle culturel majeur, mais aussi le début d’une phase de survie budgétaire où chaque ticket vendu pèsera de tout son poids face à une dette de 60 millions d’euros dont l’échéance se rapproche déjà.


