Bourgogne : nos escales de charme pour découvrir la région au-delà des vignes

Maison Le Chevreuil Meursault architecture design 2026
Photo © AD Magazine — via https://www.admagazine.fr/article/chateau-de-citeaux-hotel-meursault

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La Bourgogne a longtemps été prisonnière d’une imagerie un peu figée, presque sépia : celle des tentures de velours lourd, des salles à manger obscures nichées au fond de caves poussiéreuses et d’un luxe compassé qui semblait immuable. Mais dans les rangs de vignes, le vent tourne. Une nouvelle génération d’esthètes, d’architectes et d’entrepreneurs — venus de Norvège, de Singapour ou de Paris — s’est emparée du patrimoine régional pour en proposer une lecture radicalement contemporaine. Ce renouveau ne cherche pas à effacer le passé, mais à le libérer de ses clichés pour laisser respirer la pierre, le bois et le savoir-faire local. Entre Meursault et Gilly-lès-Cîteaux, le paysage hospitalier se réinvente sous l’impulsion de personnalités qui ont choisi de troquer l’agitation urbaine contre la cadence lente des saisons viticoles.

L’ancrage local comme manifeste architectural

À Meursault, l’ouverture de la Maison Le Chevreuil en septembre 2026 marque l’aboutissement d’un projet porté par un quatuor international. Trond Fredheim, ancien professionnel de l’aérien né en Norvège, s’est entouré de deux Danois et d’un Allemand pour redonner vie à une institution locale. Ce bâtiment, où les habitants du cru célébraient autrefois communions et mariages, était tombé dans une forme de sommeil avant son rachat en 2022. L’enjeu était de taille : restaurer l’âme du lieu sans tomber dans la reconstitution historique factice. Pour ce faire, Fredheim a fait appel au duo d’architectes beaunois Aubin Prost et Johanna Leserre. Leur consigne était d’une simplicité absolue et d’une rigueur quasi monacale : chaque matériau, chaque artisan devait provenir exclusivement de Bourgogne.

Le résultat est une maison de dix chambres qui refuse les palettes de couleurs préconçues pour se laisser dicter ses tons par son environnement immédiat. Les murs en calcaire apparent dialoguent avec des plafonds enduits à l’argile, tandis que le chêne fumé des menuiseries rend un hommage subtil aux ceps de vigne qui entourent la propriété. Dans les salles de bains, les cabines de douche s’habillent d’un bordeaux profond, rappelant la fonction première de la région. Johanna Leserre souligne que le design n’a pas été imposé mais qu’il a « choisi » les concepteurs, s’appuyant sur des formes organiques et des textures brutes. La grande terrasse arrière, remise en service par Fredheim, redevient le centre de gravité de la maison, un espace où le déjeuner du samedi s’étire au rythme du soleil, loin des standards standardisés de l’hôtellerie de luxe traditionnelle.

Maison Le Chevreuil Meursault stone building facade 2026
Photo © Le Bien Public — via https://www.bienpublic.com/economie/2026/06/14/i-le-chevreuil-i-celebre-adresse-du-village-va-renaitre-a-la-rentree

Réhabiliter le patrimoine par le design

À quelques kilomètres de là, le Château de Gilly a entamé une mutation tout aussi profonde sous la houlette d’Alice et Jérôme Tourbier. Après deux décennies de recherche pour trouver l’emplacement idéal en Bourgogne, les fondateurs de la branche hôtelière de Caudalie ont jeté leur dévolu sur cette bâtisse historique en 2022. Devenu Les Sources de Vougeot, l’établissement s’éloigne des codes de l’hôtellerie classique pour embrasser une esthétique plus fluide et intellectuelle. L’intervention de l’Atelier Saint-Lazare, agence parisienne très courtisée, a permis d’injecter une dose de modernité sans dénaturer les éléments d’origine : cheminées monumentales en pierre et poutres peintes à la main cohabitent désormais avec une collection de livres d’art viticole et des affiches vintage célébrant les fêtes de pays.

La pièce maîtresse de cette transformation se cache sous terre. Les Tourbier ont eu l’audace d’installer la piscine intérieure dans une cave voûtée où, des siècles auparavant, les moines cisterciens entreposaient leurs vins pour les garder au frais. L’eau y reflète l’architecture médiévale, créant une expérience sensorielle rare qui lie le bien-être au sacré. Cette approche, qui utilise des ingrédients issus du processus de vinification pour ses soins, s’inscrit dans une volonté globale de valoriser le « sens du lieu ». La Bourgogne ne manque pas de châteaux, mais elle manquait parfois de cette « coolness » discrète qui attire désormais une clientèle cosmopolite. Le mouvement est lancé : des groupes comme COMO, Château la Commaraine ou encore Bellevigne rejoignent cette scène hôtelière en pleine ébullition, prouvant que le terroir est devenu le nouveau terrain de jeu des signatures internationales.

Une gastronomie de mouvement et de partage

Si l’hébergement se transforme, l’assiette bourguignonne suit la même trajectoire de désenclavement. On ne vient plus seulement pour les tables étoilées et leurs nappes blanches amidonnées. Une nouvelle dynamique culinaire, plus spontanée, s’installe dans les villages. Romain Tischenko, ancien chef du bistrot parisien Le Galopin, et sa compagne sommelière Ioulia Gourieva illustrent parfaitement ce transfert d’énergie. Après être tombés amoureux de la région lors d’une saison de vendanges chez un ami vigneron, ils ont décidé de s’y implanter. Leur projet, Ràde, prend la forme d’un restaurant éphémère installé durant l’été dans les jardins du domaine de Chandon de Briailles à Savigny-lès-Beaune. C’est une cuisine de l’instant, servie sous les parasols, qui privilégie le produit brut et la rencontre directe avec le vigneron.

Maison Le Chevreuil contemporary oak furniture detail 2026
Photo © lechevreuil.com — via https://lechevreuil.com/

Cette effervescence se propage jusque dans les commerces de proximité. À Gilly-lès-Cîteaux, la boulangerie Chez Charles a retrouvé son rôle de pilier social grâce à l’association de trois entrepreneurs : un boulanger, un cafetier et un caviste. On y achète son pain au levain avant d’aller prendre un café quelques villages plus loin, à Saint-Romain. C’est ici que Matt McClune, originaire des États-Unis, a installé sa micro-torréfaction, Saint Romain Coffee. Dans son atelier minuscule, ouvert seulement deux jours par semaine, il torréfie des grains éthiopiens avec une précision de vinificateur. Pour lui, l’amour viscéral de la Bourgogne pour le vin facilite paradoxalement l’acceptation de cafés de spécialité aux notes complexes et légères. L’appréciation des terroirs, qu’ils soient de vigne ou de café, repose sur la même exigence intellectuelle.

La culture du vivant comme horizon

L’attrait de la région repose aujourd’hui sur sa capacité à marier un patrimoine architectural d’exception à une vision du monde plus durable et incarnée. Frédéric Biousse, cofondateur de la collection Fontenille, ne s’y est pas trompé en ouvrant le Château de Cîteaux à Meursault. Cette demeure de style Napoléon III, reconnaissable à ses volets bleus, se distingue par une démesure élégante : une bibliothèque de 5 000 volumes des éditions Gallimard tapisse l’escalier en bois, offrant une pause littéraire entre deux dégustations. C’est une autre façon de vivre le luxe, où la culture et l’espace priment sur le paraître.

Cette vitalité nouvelle est alimentée par un afflux de visiteurs internationaux, mais aussi par une jeunesse française et étrangère qui choisit de ne plus repartir après les vendanges. Des structures comme le Domaine Dandelion, fondé par un duo franco-australien adepte des vins naturels à Mavilly-Mandelot, montrent que la Bourgogne est aussi une terre d’expérimentation pour une agriculture respectueuse du vivant. Le succès de la région ne se mesure plus seulement à la cote de ses grands crus sur les marchés mondiaux, mais à l’énergie que déploient ces nouveaux arrivants pour entretenir la flamme d’un terroir millénaire. Comme le souligne Matt McClune en observant ses clients, ce sont ces ondes positives et cette créativité débridée qui convainquent désormais les jeunes talents de s’enraciner durablement entre les collines de la Côte d’Or.

Le voyageur qui s’aventure aujourd’hui en Bourgogne découvre une destination qui a su conserver son identité forte tout en s’ouvrant aux influences extérieures. Que ce soit en dormant sous les toits vernissés de Meursault ou en goûtant aux créations d’un chef nomade, le sentiment est le même : celui d’une région qui, tout en respectant ses ancêtres et ses traditions, a enfin décidé de vivre au présent.