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Ajouter Texture à GoogleOn peut couvrir un podium d’or et laisser presque toujours les sacs hors champ. Ce paradoxe éclaire la méthode Anthony Vaccarello chez Saint Laurent : fabriquer du désir autour d’une silhouette, plutôt que faire du défilé une vitrine d’accessoires. La collection féminine printemps-été 2027 pousse cette logique jusqu’à la saturation lumineuse. Elle rassemble les signes d’une maison et les obsessions de son directeur artistique, après dix ans de travail. Les rumeurs de départ lui donnent déjà une allure de testament. Mais à chercher partout les indices d’un adieu, on risquerait de manquer ce que les vêtements racontent : une certaine manière de tenir une ligne.
L’or comme outil de lecture
Le choix pourrait sembler facile. De l’or, chez Saint Laurent, convoque aussitôt le luxe et le spectacle. Vaccarello en fait pourtant un instrument assez précis : une couleur commune permet de rapprocher des vêtements d’époques différentes, de regarder ce qui les relie sans effacer leurs particularités. Sahariennes, trenchs, blouses et jupes portefeuille issus du vocabulaire d’Yves Saint Laurent rencontrent ainsi les volumes que son successeur a installés au fil des saisons.
Les manteaux aux épaules appuyées, les blousons généreux et les tailleurs courts, nets, encadrés de larges bandes de fourrure, appartiennent à ce second registre. Réunis sous le même éclat, ils ne cherchent pas à départager l’héritage et l’apport personnel. Ils montrent plutôt combien les deux se sont imbriqués. C’est peut-être le propos le plus convaincant de cette collection : après une décennie, la question n’est plus seulement de savoir ce que Vaccarello emprunte au fondateur, mais ce qui, dans notre perception de Saint Laurent, passe désormais par lui.
Encore faut-il que cet or ne soit pas uniforme. Profond ou pâle, mat ou bruni, il varie avec les supports. Le lamé n’a pas la même présence que l’organza ; la guipure et le brocart introduisent d’autres reliefs. Le latex recouvert de feuille d’or déplace encore le rapport entre surface et matière. La maison décrit elle-même un usage presque obsessionnel. À juste titre : la répétition porte ici moins sur la coupe que sur les possibilités d’un éclat, décliné jusqu’aux pieds.
Dix ans pour rendre une silhouette familière
Ce travail gagne à être regardé dans la durée. Vaccarello a souvent repris les silhouettes d’Yves dans lesquelles il se reconnaissait, sans chercher à rendre chaque saison méconnaissable par rapport à la précédente. Répéter, dans son cas, ne signifie pas nécessairement manquer d’idées. C’est aussi insister jusqu’à ce qu’une proportion, une attitude, une façon de porter deviennent identifiables sans explication.

La rareté des sacs au bras des mannequins participe de cette discipline. Elle laisse le vêtement occuper le regard et évite de ramener chaque passage à un objet immédiatement isolable. Le procédé n’interdit pas le commerce ; il organise autrement la séduction. Avant de désirer une pièce, on désire entrer dans l’image qu’elle compose. La cohérence acquise saison après saison donne à cette image sa force.
La durée compte autant que l’intention. Dix années à la direction créative ont permis à Vaccarello d’affiner son langage, avec la confiance nécessaire à un travail qui ne misait pas toujours sur l’évidence immédiate. Sa longue collaboration avec Francesca Bellettini, ancienne dirigeante de Saint Laurent désormais à la tête de Gucci, accompagne cette trajectoire. La place retrouvée par la maison ne peut donc se lire uniquement comme une succession de défilés réussis : elle tient aussi à la continuité entre une proposition créative et ceux qui lui ont donné le temps de s’établir.
Le désir déborde le vestiaire
Un signe permet de mesurer cette emprise sans parler de chiffres : des personnes qui n’achètent pas les vêtements en reprennent les codes. Les bottes de cuir au-dessus du genou ou les cravates glissées dans la chemise ont circulé au-delà des clientes capables de s’offrir Saint Laurent. La silhouette devient alors une référence disponible, que l’on peut interpréter avec d’autres moyens.
Vaccarello a ainsi touché une clientèle adulte tout en retenant l’attention des plus jeunes. Ce double public mérite mieux que l’opposition convenue entre fidélité patrimoniale et conquête d’une génération. Ici, la reconnaissance d’un vocabulaire n’empêche pas son appropriation. Le vestiaire est assez dessiné pour être repéré, assez désirable pour être imité. C’est aussi ce qui rend l’hypothèse d’un départ difficile à envisager : remplacer un créateur suppose alors de déplacer une image devenue familière.
Un final chargé de sous-entendus
Les spéculations n’en ont pas moins des points d’appui. Face à la tour Eiffel, un podium démesurément long et trois grands lustres dorés donnent au défilé une solennité particulière. Lorsque l’or s’efface devant le noir dans les derniers passages, le changement de registre suffit à nourrir les interprétations. Le vêtement reste un vêtement ; dans un tel contexte, chaque contraste se voit pourtant attribuer une valeur d’annonce.

Le salut d’Anthony Vaccarello attise davantage les commentaires. Au lieu d’une apparition rapide, le créateur parcourt longuement le podium. Les mannequins l’applaudissent, un geste qui rappelle l’ultime défilé d’Yves Saint Laurent. Son émotion visible, la chanson interprétée par Charlotte Gainsbourg et les clés confiées à son fils de cinq ans renforcent l’impression d’une cérémonie personnelle. Certains présentent ces clés comme celles de la maison. Cette identification reste une supposition, pas un fait établi.
Les notes du défilé entretiennent elles aussi l’ambiguïté. Vaccarello y associe la beauté de la lumière à l’impossibilité de la retenir et suggère que ce qui disparaît peut laisser davantage d’éclat que ce qui demeure. Le rapprochement avec une fin de mandat vient aisément. Il n’en constitue pas la confirmation. Au moment des informations rapportées, Kering n’avait publié aucun communiqué ni formulé de commentaire sur un éventuel départ.
La part personnelle, sans confession
La bande-son ajoute une autre piste de lecture. À l’ouverture, Io Vengo, chanté par Piero De Benedictis, connu sous le nom de Piero, évoque des origines modestes, un quartier et une rue étroite. Pour Vaccarello, né à Bruxelles de parents émigrés de Sicile, le choix peut résonner comme un retour vers l’histoire familiale. Il serait toutefois excessif d’y voir une déclaration autobiographique explicite.
Cette réserve rend le rapprochement plus intéressant. Une chanson peut introduire une intimité sans livrer de confidence ; une collection peut dresser un bilan sans annoncer une rupture. L’or lui-même appartient aux deux histoires, celle du créateur et celle de la maison : Yves Saint Laurent l’aimait et l’associait, lorsqu’il éclairait une femme, au soleil. Vaccarello n’a donc pas besoin d’inventer un symbole extérieur au vestiaire pour donner à ce défilé une résonance personnelle.
La succession reste au conditionnel
Succéder à Hedi Slimane représentait déjà un exercice délicat dans une maison dont le nom engage bien davantage qu’une activité de mode. La perspective de l’après-Vaccarello pose aujourd’hui un problème comparable. Le nom de Chemena Kamali, actuellement à la direction créative de Chloé, circule dans le secteur. Rien, dans les informations disponibles, ne permet de transformer cette rumeur en nomination.
Le prochain signe décisif ne sera donc ni une chanson ni un geste sur le podium. Ce sera une prise de parole officielle. D’ici là, les clés dans la main d’un enfant restent une image ouverte à l’interprétation, pas la preuve d’un poste vacant.


