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Ajouter Texture à GoogleSur la pelouse de Tallawoladah, là où le regard embrasse habituellement l’architecture de l’Opéra de Sydney et les arches d’acier du Harbour Bridge, une présence nouvelle et austère vient de s’installer. Face aux eaux de la baie de Sydney, cinq cents casques de combat en fonte s’alignent avec une précision militaire, formant une structure de quarante mètres de long. Inaugurée le vendredi 25 septembre 2026, l’œuvre intitulée Mushrooms transforme l’esplanade du Museum of Contemporary Art Australia (MCA Australia) en un terrain de réflexion sur la fragilité de la paix. Commandée dans le cadre de la Neil Balnaves Tallawoladah Lawn Commission 2026, cette installation monumentale d’Ai Weiwei est prévue pour habiter l’espace public durant sept mois, selon la presse spécialisée, s’étendant du printemps austral 2026 jusqu’à l’automne 2027.
La matérialité de l’attente
L’œuvre se déploie en dix rangées régulières posées sur une plateforme surélevée. Pour Ai Weiwei, le choix de la fonte ne relève pas seulement de la pérennité sculpturale, mais d’une volonté de donner un poids physique à l’absence. Chaque casque est une reproduction à l’échelle 1:1 de modèles ayant servi durant les conflits du XXᵉ siècle. Le processus de fabrication a été confié à des artisans au sein d’une fonderie en Chine, où chaque pièce a été coulée dans un moule individuel. Ce souci du détail est poussé jusqu’à la restitution minutieuse des rembourrages intérieurs de protection, ces éléments souples censés protéger la tête humaine, ici figés dans la dureté du métal.
Au centre de cette armée de fer, une allée piétonne a été aménagée. Elle invite le public à ne pas rester spectateur d’une masse compacte, mais à déambuler au milieu des sculptures. En traversant l’œuvre, le visiteur se trouve entouré par ces calottes d’acier dont la forme rappelle étrangement le chapeau d’un champignon. Cette déambulation forcée entre les rangées de fonte crée un face-à-face avec l’objet de protection devenu relique, soulignant l’anonymat de ceux qui les ont portés.

Une genèse ancrée dans l’impuissance politique
Le point de départ de Mushrooms remonte à un événement précis du calendrier diplomatique européen. En février 2022, à la veille de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le gouvernement allemand avait annoncé la livraison de 5 000 casques militaires en guise de soutien à Kiev. Ce geste, perçu à l’époque comme dérisoire face à l’imminence d’une offensive blindée majeure, est le déclencheur de la réflexion de l’artiste. Pour Ai Weiwei, cette réponse institutionnelle illustre une méconnaissance profonde, voire superficielle, de la condition humaine et des enjeux de l’avenir par les dirigeants contemporains.
L’œuvre n’est pourtant pas le fruit d’une simple réaction à l’actualité médiatique. Elle s’appuie sur un travail documentaire de terrain entamé il y a près de dix ans. Après avoir exploré la crise mondiale des réfugiés dans son documentaire Human Flow (2017), filmé dans 23 pays, l’artiste a effectué quatre voyages en Ukraine. Il s’est rendu à proximité des lignes de front pour échanger avec les militaires, observant de près la réalité de l’usure physique et psychologique du conflit. C’est de cette confrontation avec la terre brûlée et le quotidien des soldats qu’est née la vision de ces cinq cents casques, dressés comme des excroissances métalliques sur l’herbe de Sydney.
Le champignon, entre décomposition et menace nucléaire
Le titre Mushrooms joue sur une polysémie chargée d’inquiétude. Visuellement, la calotte arrondie du casque de combat évoque immédiatement le règne fongique. Mais au-delà de l’analogie plastique, l’artiste explore la symbolique biologique du champignon : un organisme qui se développe dans l’obscurité et se nourrit de la décomposition. Dans cette lecture, le champignon symbolise à la fois la fin de la vie et la possibilité d’un renouvellement, émergeant des débris du passé.

L’évocation est aussi plus sombre, renvoyant directement au champignon atomique, spectre technologique qui hante de nouveau les discours stratégiques mondiaux. Cette dimension est complétée par une nuance linguistique propre à la langue maternelle de l’artiste. En mandarin, le terme employé pour désigner le champignon est utilisé pour décrire des atermoiements ou une attente qui semble ne jamais finir. Cette idée d’enlisement résonne particulièrement avec la disposition statique de l’œuvre sur la pelouse de Warrane. L’artiste rejette d’ailleurs l’idée d’une simple provocation : il ne s’agit pas d’une blague politique, mais d’un constat sur la persistance de la guerre au XXIᵉ siècle.
Une présence libre dans l’espace urbain
Financée par The Balnaves Foundation en mémoire de l’homme d’affaires et philanthrope Neil Balnaves AO, l’installation est accessible gratuitement. Ce choix de l’espace extérieur, hors des murs du musée, est crucial. En plaçant Mushrooms sur un lieu de passage aussi fréquenté que la pelouse de Tallawoladah, Ai Weiwei impose la question de la violence armée dans un cadre dédié aux loisirs et au tourisme. Le contraste est total entre la légèreté environnante et la masse sombre de la fonte.
Pour Ai Weiwei, nous vivons une époque où les rôles entre la paix et la guerre sont devenus poreux, l’une et l’autre façonnant l’identité même de notre ère. En exposant ces cinq cents répliques de protection, il espère inciter à une réflexion sur ce cycle qui semble se répéter. L’œuvre ne propose pas de solution, elle matérialise une incertitude. Dans le sillage des recherches menées par le studio de l’artiste, en collaboration avec Galleria Continua et Lisson Gallery, Mushrooms se dresse comme un mémorial temporaire pour un futur dont la forme reste, pour l’artiste, désespérément incertaine.


