Comment les artistes d’Ukraine réinventent la mémoire de la guerre

Charlotte Higgins Ukrainian Lessons Art in Time of War 2026
Photo © The Irish Times — via https://www.irishtimes.com/culture/books/review/2026/10/02/ukrainian-lessons-art-in-a-time-of-war-a-plea-about-a-conflict-in-the-here-and-now/

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Depuis l’automne 2022, Charlotte Higgins parcourt les territoires ukrainiens, de la ferveur intellectuelle de Lviv aux paysages dévastés de Bakhmout. Ce qui n’était au départ qu’un déplacement pour couvrir un festival littéraire s’est transformé en une enquête de terrain de près de trois ans. Spécialiste de la culture et fine connaisseuse de l’Antiquité gréco-romaine, elle livre avec Ukrainian Lessons: Art in a Time of War une analyse de la manière dont la création contemporaine — poésie, arts visuels, cinéma — s’empare du chaos pour forger la mémoire historique du pays face à l’invasion russe.

L’ouvrage, publié chez Jonathan Cape, une empreinte de Penguin Books, s’appuie sur une immersion linguistique et géographique. Pour appréhender les nuances d’une société en pleine mutation identitaire, l’auteure a appris l’ukrainien au fil de ses missions. Elle y documente une rupture nette avec la culture impériale russe, observant de nombreux créateurs délaisser leur langue maternelle, le russe, au profit de l’ukrainien, dans un geste politique et intime de réappropriation de soi.

La figure de l’artiste en témoin tragique

Au cœur du récit se dresse une galerie de portraits marqués par la perte. Charlotte Higgins relate les destins brisés de figures majeures de la scène culturelle. La romancière Victoria Amelina, fauchée par un missile à Kramatorsk en 2023, et l’écrivain Volodymyr Vakoulenko, assassiné durant l’occupation de la région d’Izioum, incarnent cette génération sacrifiée. Plus récemment, en 2025, l’artiste visuelle Marharyta Polovinko est tombée au combat alors qu’elle servait comme opératrice de drones. Ses dessins de guerre, réalisés avec son propre sang, constituent l’une des traces les plus radicales de ce conflit documentées dans le livre.

L’auteure mobilise sa formation classique pour mettre ces trajectoires en perspective. Elle convoque la figure mythologique de Cassandre et établit des parallèles avec les écrits britanniques de la Seconde Guerre mondiale ou les visions d’horreur de Francisco de Goya et d’Otto Dix. Cette approche permet de dépasser le simple reportage pour inscrire la résistance ukrainienne dans une lignée esthétique et philosophique universelle. L’art ne se contente pas d’illustrer la guerre ; il en définit les contours moraux pour les siècles à venir.

Une cartographie de la résistance plastique

L’enquête mène également à la rencontre de créateurs vivants qui continuent de produire au milieu des décombres. Pavlo Makov, graveur et représentant de l’Ukraine à la Biennale de Venise en 2022, le duo de vidéastes Daniil Revkovskyi et Andrii Rachynskyi, ou encore l’artiste plasticienne Anna Zvyagintseva, sont au centre de cette étude. Cette dernière a notamment marqué les esprits avec son œuvre textile Sustainable Costume for an Invader, une pièce qui interroge la matérialité du conflit.

Ukrainian Lessons Art in Time of War 2026
Photo © The New York Times — via https://www.nytimes.com/2026/10/30/t-magazine/war-contemporary-art.html

L’ouvrage explore les réflexions de la poétesse Halyna Kruk, de l’écrivain Serhiy Jadan, ainsi que des voix critiques comme Kateryna Iakovlenko et Sasha Dovzhyk. Ces échanges mettent en lumière un effort de documentation sans précédent, où l’acte de créer devient un acte de survie collective. Higgins souligne que ce corpus artistique, par son urgence et sa diversité, constituera la base de la future mémoire nationale, bien avant que les historiens ne s’emparent du sujet.

L’effacement délibéré du patrimoine

Un volet important de l’investigation concerne les atteintes systématiques au patrimoine. Les frappes de missiles et de drones russes ne sont pas présentées comme des dommages collatéraux, mais comme une tentative d’effacement de l’identité ukrainienne. Charlotte Higgins a visité le Musée d’art national d’Ukraine, le Musée national de Tchernobyl à Kyiv, ainsi que de nombreuses bibliothèques et archives d’État ciblées par les bombardements.

Elle y décrit l’héroïsme discret du personnel civil et des bénévoles qui se sont organisés pour évacuer et mettre à l’abri les collections nationales. Ce sauvetage des œuvres d’art, mené sous la menace constante, fait écho à la thèse centrale du livre : la culture est le front ultime de cette guerre. En préservant un tableau ou une archive, ces citoyens défendent la continuité historique de leur nation.

Une édition de référence pour 2026

Sélectionné dans la liste longue du Baillie Gifford Prize for Non-Fiction 2026, l’ouvrage de 272 pages — bien que certains catalogues de diffusion évoquent une pagination allant jusqu’à 320 pages — se distingue également par son esthétique. La couverture est signée par l’illustrateur basé à Kyiv, Serhiy Maïdoukov, dont le trait incisif accompagne régulièrement les récits de la résistance ukrainienne. La rédaction du livre a été soutenue par une bourse de l’INDEX: Institute for Documentation and Exchange.

Paru au Royaume-Uni le 20 août 2026 au prix de 22,00 £ (soit environ 30,50 € en importation dans la zone euro), Ukrainian Lessons: Art in a Time of War devrait connaître une traduction ukrainienne à l’horizon mai 2027, selon les prévisions actuelles de l’auteure. Loin d’être un catalogue exhaustif de l’art contemporain, ce volume s’affirme comme un essai testimonial, structuré par des rencontres directes et une présence prolongée sur le terrain. Il offre une porte d’entrée nécessaire pour comprendre comment un peuple, au moment où son existence même est menacée, choisit de répondre par la puissance du verbe et de l’image.