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Ajouter Texture à GoogleL’année 1976 marque une transition silencieuse dans l’histoire de la photographie : à Paris, Man Ray s’éteint, tandis qu’à New York naît Hank Willis Thomas. Cinquante ans plus tard, ce passage de témoin symbolique trouve un écho tangible dans les salles de la Galleria Continua. À travers l’exposition en duo « Tomorrow I shall contradict myself », organisée en partenariat avec Territorio, l’œuvre de l’Américain rencontre pour la première fois celle du maître surréaliste. Ce face-à-face, déployé entre Rome et San Gimignano, ne se contente pas de confronter deux esthétiques ; il retrace une filiation technique et conceptuelle qui prend racine dans l’intimité d’une cuisine transformée en laboratoire.
De la cuisine de Harlem à la Tisch School
Pour Hank Willis Thomas, la rencontre avec Man Ray n’a pas eu lieu dans les manuels d’histoire de l’art, mais dans la chambre noire improvisée par sa mère, l’artiste et historienne Deborah Willis. C’est dans cet espace domestique que Thomas a appréhendé les premières manipulations de l’image. Cette éducation visuelle précoce s’est ensuite formalisée à la Tisch School of the Arts de l’université de New York (NYU). Durant sa première année, il s’immerge dans les procédés historiques qui ont fait la renommée de Man Ray : les rayographies (ou photogrammes) et la solarisation.
De cet apprentissage, Thomas a tiré une leçon fondamentale sur la plasticité de la photographie. Man Ray considérait que la technique n’était qu’un outil au service de la liberté créative, refusant de s’enfermer dans un médium unique. Peinture, sculpture, cinéma et assemblage cohabitaient dans son atelier. Hank Willis Thomas a adopté cette polyvalence, privilégiant l’expérimentation matérielle et la curiosité à la spécialisation étroite. Chez les deux artistes, l’œuvre naît souvent d’une manipulation physique de la lumière et du support, visant à révéler ce que l’œil nu ne perçoit pas immédiatement.

Briser le cadre : la genèse de A Thousand Words
L’un des enseignements majeurs que Thomas attribue à Man Ray concerne la structure même de l’image. En observant comment le surréaliste parvenait à briser les limites du cadrage, l’artiste contemporain a commencé à interroger la frontière précise où une représentation commence et s’arrête. Ce questionnement sur le hors-champ et le contexte médiatique a constitué le socle de sa première série d’envergure, A Thousand Words. Thomas y déconstruit l’imagerie publicitaire et journalistique, appliquant une rigueur conceptuelle héritée de la déconstruction des formes chère aux avant-gardes du début du XXe siècle.
Le titre de l’exposition, « Tomorrow I shall contradict myself » (« Demain, je me contredirai »), est d’ailleurs un emprunt direct à une déclaration de Man Ray. Cette revendication du droit à l’incohérence et à la mutation permanente est, pour Thomas, l’expression ultime de la liberté artistique. Elle justifie un parcours qui refuse la répétition pour préférer la recherche de nouvelles formes capables de contester les évidences visuelles.
La lumière comme révélateur de l’invisible
La filiation entre les deux hommes se cristallise de manière frappante dans l’usage de la lumière comme outil de subversion. Là où Man Ray « pliait » la lumière par la solarisation pour modifier les contours de la réalité, Hank Willis Thomas utilise des technologies contemporaines pour obtenir un effet de révélation similaire. Ses œuvres récentes reposent sur l’utilisation de vinyle rétroréflectif monté sur Dibond.

Dans une pièce comme To Be Continued, Unnoticed (2021), l’image est initialement statique, presque partiellement invisible pour le visiteur. Ce n’est qu’au moment où une source lumineuse directionnelle, tel le flash d’un appareil, frappe la surface de l’œuvre qu’un second niveau de lecture apparaît. Ce procédé technique ne relève pas du simple artifice : il oblige le spectateur à participer activement à la création de l’image et à prendre conscience de la multiplicité des points de vue. Cette « révélation » lumineuse fait écho aux expérimentations de Man Ray, où l’accident et la manipulation en chambre noire faisaient surgir des formes spectrales du papier sensible.
Un surréalisme décolonial
L’exposition met également en lumière une dimension plus politique de cet héritage. Thomas relie la liberté formelle et l’ironie de Man Ray aux réflexions d’Aimé et Suzanne Césaire. Pour ces derniers, le surréalisme n’était pas seulement une exploration esthétique de l’inconscient, mais une révolution radicale de l’esprit, un levier pour démanteler les structures de pensée coloniales.
En s’appropriant les codes du surréalisme, Thomas s’attaque à l’iconographie de l’impérialisme visuel et à la mémoire collective. Il utilise le détournement et la juxtaposition pour critiquer la manière dont les corps et les histoires ont été cadrés par l’histoire officielle. Le dialogue instauré à la Galleria Continua montre ainsi comment les outils de l’avant-garde historique peuvent être réinvestis pour servir une critique de la société contemporaine et de ses représentations héritées.
Informations pratiques
L’exposition se déploie sur deux sites distincts. À Rome, elle est accueillie au sein du St. Regis (Via Vittorio Emanuele Orlando, 3) jusqu’au 31 décembre 2026. À San Gimignano, les œuvres sont présentées dans l’espace historique de la galerie (Via Arco dei Becci, 1) avec une clôture prévue courant janvier 2027. Conformément à la politique d’ouverture des galeries privées d’art contemporain pour ces événements, l’accès aux deux expositions est libre et gratuit.


