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Ajouter Texture à GoogleUn procureur chargé d’enquêtes sur l’exploitation du travail et un colonel de l’armée de l’air ayant participé à des missions spatiales : voilà deux invités qui disent beaucoup des préoccupations de la mode italienne. Paolo Storari et Walter Villadei sont annoncés au cinquième Venice Sustainable Fashion Forum, les 5 et 6 novembre, à la Fondation Giorgio Cini, à Venise. Entre les conditions de fabrication du luxe et les débouchés du textile dans l’aérospatial, le rapprochement peut surprendre. Il dessine pourtant une même interrogation : que vaut une industrie si elle ne maîtrise ni la manière dont elle produit, ni ce qu’elle pourrait produire demain ?
Le prestige à l’épreuve des ateliers
La présence de Paolo Storari donne au rendez-vous vénitien un relief particulier. Le magistrat conduit les enquêtes sur l’exploitation des travailleurs et le recours à des systèmes illégaux de recrutement de main-d’œuvre qui ont impliqué de grandes entreprises de la haute couture. Son intervention replacera la chaîne de production italienne dans une perspective qui dépasse les engagements affichés par les maisons. Il sera question de pratiques, de responsabilités et de transparence.
Pour le luxe, le sujet touche directement à la valeur du produit. La qualité d’une pièce et la réputation d’une marque peuvent-elles être dissociées des conditions dans lesquelles leurs fournisseurs travaillent ? Le forum inscrit cette tension à son programme, sans la cantonner à un débat d’image. L’intégrité de la chaîne d’approvisionnement y figure parmi les transformations que la profession entend prendre en charge.
La participation annoncée de Sandro Veronesi, président du groupe Oniverse, apporte à ces échanges le point de vue d’un dirigeant d’entreprise. Ce voisinage entre responsables industriels et autorité judiciaire a du sens : la durabilité se juge aussi dans l’organisation quotidienne de la production. Elle oblige à regarder les relations entre donneurs d’ordre et ateliers, là où le discours des marques rencontre la réalité du travail.
Une transition qui doit tenir dans les comptes
Luca Sburlati, président de Confindustria Moda, souligne le déplacement du débat. Lors de la présentation à la presse, il a rappelé qu’il y a cinq ans, les discussions se concentraient sur les critères ESG. Aujourd’hui, les dimensions économiques et sociales de la durabilité réclament elles aussi toute l’attention. Ce changement de focale ne rend pas la question environnementale secondaire. Il oblige à examiner les moyens industriels de la traiter.
Les demandes adressées au gouvernement italien sont précises. Sburlati souhaite un crédit d’impôt pour les entreprises grandes consommatrices d’énergie. Il appelle également à agir sur le coin fiscal, l’écart entre le coût du travail pour l’employeur et la rémunération nette du salarié, afin de retenir en Italie les meilleurs diplômés. Derrière la transition, il y a donc une facture énergétique et une bataille pour les compétences. Sans réponse à ces difficultés, l’ambition technologique risque de manquer d’appuis.
La Vénétie offre une mesure concrète de cet enjeu. Andrea Favaretto Rubelli, vice-président du groupe système mode de Confindustria Veneto Est, y recense 10 000 entreprises et PME actives dans la mode. Il relève des signes légèrement encourageants, avec des exportations en hausse de 1,4 % au premier semestre. Une progression modeste, qu’il serait imprudent de transformer en proclamation de reprise. Elle rappelle surtout combien les décisions discutées à Venise concernent un tissu dense d’entreprises, bien au-delà des grands noms.
Le textile regarde aussi vers l’espace
L’autre déplacement proposé par le forum est plus inattendu : envisager l’avenir du textile italien hors de ses marchés habituels. L’aérospatial, la défense, le médical et le nautisme figurent parmi les domaines susceptibles d’accueillir de nouvelles applications. Pour une filière généralement racontée à travers le vêtement, cette perspective change le regard. Le tissu devient aussi une réponse à des exigences d’usage, et son intérêt ne dépend plus seulement de son apparence ou de son toucher.
La présence de Walter Villadei s’inscrit dans cette ouverture. Colonel de l’armée de l’air italienne, il a récemment participé à d’importantes missions spatiales. Le lien avec les industriels du textile n’est pas seulement une intention de programme : Confindustria Moda a présenté en avril dernier un livre blanc auprès du Cluster nazionale tecnologico dello spazio. Son objectif était de montrer que la filière italienne des textiles techniques pouvait répondre aux contraintes fonctionnelles, environnementales et opérationnelles du secteur spatial.
Il faut conserver à cette démarche sa juste portée. Le document expose des capacités et des possibilités ; il ne constitue pas l’annonce de marchés acquis. Mais il traduit une volonté de diversification déjà engagée. Andrea Crespi, vice-président de Confindustria Moda chargé des questions ESG, souligne à ce titre le rôle stratégique que peut jouer la technologie pour les textiles techniques, dont il rappelle l’importance.
Un projet de création de district aérospatial en Vénétie, transversal à plusieurs secteurs, a également été évoqué lors de la conférence de presse. Ce prolongement territorial mérite l’attention : il suggère des rapprochements entre compétences industrielles plutôt qu’une simple recherche de nouveaux clients pour les mêmes produits.
Réunir les métiers plutôt que juxtaposer les discours
Cette logique de coopération se retrouve dans l’organisation du rendez-vous. Promu par Confindustria Moda et Confindustria Veneto Est, le forum associe désormais les représentants de la lunetterie, de la chaussure et du cuir, ainsi que la Fondazione del Tessile Italiano. Le périmètre s’élargit à des métiers liés, confrontés aux transformations de la production et aux exigences de traçabilité.
Teha Group devient, de son côté, le conseiller scientifique de l’événement. Pour Luca Sburlati, cette évolution de la structure répond à celle des industries elles-mêmes. Le thème choisi, « Shaping tomorrow », donne une direction à ce nouveau dispositif : préparer les mutations plutôt que les subir. L’intelligence artificielle sera ainsi abordée aux côtés de la circularité et de la transparence des approvisionnements. L’intérêt du programme tiendra à leur articulation : une innovation n’a pas la même portée selon qu’elle reste isolée ou qu’elle modifie les pratiques de toute une filière.
Des trajectoires à défendre, des règles à préparer
Sur l’environnement, Matteo Rimini, de Teha Group, avance un élément de perspective : depuis 2018, le chiffre d’affaires de la mode européenne a progressé de 18 %, tandis que ses émissions ont diminué. Il estime les objectifs européens accessibles, notamment grâce aux nouvelles technologies. Les données citées ne précisent toutefois ni l’ampleur de la baisse des émissions ni le détail des cibles considérées. Elles soutiennent une lecture encourageante, sans suffire à solder le débat sur les efforts encore nécessaires.
Les prochaines étapes seront aussi réglementaires. Sburlati attend l’introduction de la responsabilité élargie du producteur pour le textile avant la fin de l’année. Il insiste parallèlement sur la préparation au passeport numérique, autre dossier que les entreprises doivent anticiper. La circularité quitte ici le registre de l’intention pour entrer dans celui des dispositifs à mettre en œuvre.
Bruxelles constitue donc un terrain d’action décisif pour Confindustria Moda. Son président entend peser sur les normes européennes afin de défendre l’industrie nationale, en citant l’action menée contre l’ultra-fast fashion chinoise. Pour les entreprises réunies à Venise, l’échéance est concrète : se préparer au passeport numérique tout en participant à la définition des règles qui encadreront leurs produits.


