Après avoir fait planer son pigeon géant sur New York, Iván Argote s’offre une escale éternelle en Italie

Iván Argote Piazza del Chafleo Bene Vagienna Italy 2026
Photo © theartnewspaper.com — via https://www.theartnewspaper.com/2026/10/01/permanent-installation-ivan-argote-ancient-italian-town

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L’actualité d’Iván Argote s’articule désormais entre les sommets vertigineux de Manhattan et les paysages vallonnés du Piémont. Alors que sa sculpture monumentale Dinosaur, un pigeon hyperréaliste de près de cinq mètres de haut, domine depuis octobre 2024 le croisement de la 10e Avenue et de la 30e Rue à New York, l’artiste colombien s’apprête à ancrer son travail de manière pérenne en Europe. À quarante-et-un ans, celui qui fut le plus jeune créateur et le premier artiste issu des pays du Sud à remporter la prestigieuse commande du High Line Plinth confirme son influence sur la scène internationale avec une installation d’envergure en Italie, doublée d’une exposition personnelle attendue à Londres.

La Piazza del Chafleo : une ode au verbe imaginaire

C’est dans la province de Coni, au sein de la commune millénaire de Bene Vagienna, qu’Iván Argote dévoilera le 11 octobre 2026 sa nouvelle œuvre in situ : la Piazza del Chafleo. Ce projet, dont la maturation aura nécessité près de dix ans de réflexion, ne se limite pas à l’érection d’un monument ; il s’agit d’une requalification complète d’un espace public situé à l’entrée de la ville. Le site choisi, un carrefour giratoire et un espace vert surnommé historiquement le « sentier des soupirs » par les locaux, devient le théâtre d’une proposition artistique qui mêle sémantique et urbanisme.

Au centre de cette intervention se trouve un verbe inventé par l’artiste : « chaflear ». En laissant le sens de ce mot délibérément ouvert, Argote invite les habitants et les visiteurs à définir eux-mêmes l’usage et la fonction du lieu. La structure physique de la place s’organise autour de trois modules en ciment teinté d’un rose délicat. L’élément principal, un monolithe intégrant un escalier, a été conçu comme un observatoire offrant une vue dégagée sur le massif du Monviso et les collines des Langhes. À ses côtés, une fontaine à souhaits et des plaques circulaires incrustées au sol portant diverses inscriptions visent à stimuler l’interaction citoyenne.

En écho direct à son installation new-yorkaise, une sculpture de pigeon doré hors échelle vient couronner l’ensemble. Pour l’artiste, cet oiseau, souvent méprisé en milieu urbain, symbolise la résilience et une forme d’histoire populaire. Ici, le « piccione dorato » dialogue avec le passé romain de la cité, autrefois nommée Augusta Bagiennorum, tout en s’intégrant aux projets hydrauliques contemporains du bourg.

Le programme Radis : l’art contemporain comme racine

L’installation de la Piazza del Chafleo s’inscrit dans le cadre de la troisième édition de Radis, une initiative d’art public quadriennale dont le nom signifie « racine » en dialecte piémontais. Sous la direction artistique de la curatrice Marta Papini, ce programme vise à implanter des œuvres pérennes dans les territoires ruraux du Piémont, suivant les traces des précédentes collaborations avec Giulia Cenci et Petrit Halilaj.

La pérennité de l’œuvre est assurée par un montage juridique spécifique : la sculpture et ses aménagements restent la propriété de la Fondazione Arte CRT — la branche dédiée à l’art contemporain de la fondation bancaire présidée par Patrizia Sandretto Re Rebaudengo — tout en étant mis à la disposition de la municipalité de Bene Vagienna via un prêt d’usage permanent. Ce partenariat entre la Fondazione Arte CRT, la Fondazione CRC et la mairie dirigée par Claudio Ambrogio souligne une volonté de décentraliser l’offre culturelle de haut vol vers des communes à forte identité historique.

Parallèlement à l’inauguration de la place, le Palazzo Lucerna di Rorà accueillera une exposition collective intitulée La mano sinistra del buio, dont le titre s’inspire du chef-d’œuvre de science-fiction d’Ursula K. Le Guin publié en 1969. Ce volet muséal présentera une sélection d’œuvres issues des collections Arte CRT et CRC, incluant des pièces de Francesco Cavaliere, Patricia Domínguez, Regina de Miguel, Aleksandra Mir, Isadora Neves Marques et Diego Perrone, créant ainsi un pont entre la nouvelle installation d’Argote et les réflexions actuelles sur le paysage et la mémoire.

De New York à Mayfair : la consécration de la galerie Perrotin

Pendant que le Piémont s’approprie le verbe « chaflear », Londres s’apprête à recevoir la première exposition personnelle de l’artiste dans la capitale britannique. Du 6 octobre au 19 d’octobre 2026, la galerie Perrotin présentera Mamarrachos: Quinceañera dans son espace prestigieux de Mayfair, situé à Claridge’s, Brook’s Mews.

Cette exposition marque une étape significative dans le parcours d’Iván Argote, qui collabore avec la galerie Perrotin depuis 2009. Il s’agira de sa neuvième exposition personnelle avec cette institution. Le titre de l’exposition, évoquant la fête traditionnelle de la « quinceañera », semble faire écho à la maturité d’une carrière lancée il y a près de deux décennies et qui trouve aujourd’hui une résonance particulière dans les grandes métropoles mondiales.

L’esthétique d’Argote, souvent qualifiée par sa capacité à détourner les symboles du pouvoir et de l’autorité par l’humour et la tendresse, trouve dans le pigeon un ambassadeur inattendu. À New York, son Dinosaur en aluminium peint à la main, pesant près d’une tonne, restera exposé sur la High Line jusqu’au printemps 2026. Cette œuvre monumentale a transformé la perception de cet oiseau urbain, le plaçant sur un piédestal habituellement réservé aux figures historiques, une thématique qu’Argote continue d’explorer à travers ses installations européennes.

Entre la solennité de la province italienne et l’effervescence du quartier de Mayfair, Iván Argote déploie une œuvre qui interroge notre rapport à l’espace commun et aux monuments. Qu’il s’agisse de célébrer un oiseau des rues ou d’inventer un verbe pour habiter une place, l’artiste né à Bogotá continue de déplacer les lignes du paysage culturel contemporain, invitant le public à une réappropriation poétique et politique du quotidien.