Après plusieurs années de vertige, le marché des montres de luxe de seconde main montre enfin des signes d’apaisement. Passée la période de surchauffe frénétique de l’ère pandémique, portée par une abondance de liquidités, puis la correction brutale imposée par la hausse des taux d’intérêt, les prix semblent aujourd’hui trouver un plancher. La chute libre est enrayée, mais la prudence reste de mise : cette reprise balbutiante demeure fragile, étroitement conditionnée par le climat économique et les nouvelles exigences esthétiques des collectionneurs.
Une stabilisation en demi-teinte
Selon l’indice Bloomberg Subdial, qui scrute les cinquante montres les plus échangées sur le marché de l’occasion, un point bas a été touché en janvier 2025 avant d’amorcer une timide remontée. Cette inversion de tendance intervient après trois années de contraction sévère sur le segment de la très haute horlogerie suisse, une dynamique largement documentée par les analyses de Business of Fashion et de JCK courant 2024.
La correction n’est donc pas achevée ; elle a simplement décéléré. Dans un écosystème où la valeur intrinsèque d’une pièce oscille entre l’engouement passionnel et la froideur des arbitrages financiers, cette nuance est fondamentale et pèse bien plus lourd qu’un simple rebond isolé.
Rolex : un rebond loin des sommets historiques
Le frémissement est particulièrement palpable chez Rolex. L’indice Subdial dédié aux modèles de la manufacture genevoise est passé d’environ 11 000 dollars en janvier 2025 à près de 12 000 dollars aujourd’hui. Véritable baromètre du secteur, la Submariner Date a également repris des couleurs, s’extirpant d’un creux estival avoisinant les 9 800 dollars pour se négocier autour de 10 200 dollars actuellement.
Ce retour à des valorisations plus rationnelles reste toutefois relatif. Nous sommes encore bien loin des sommets vertigineux post-Covid, époque où la spéculation débridée avait propulsé la cote de certains modèles bien au-delà de leur réalité horlogère ou de leur valeur d’usage.
Un paysage secondaire contrasté
Il est indéniable que cette reprise ne bénéficie pas à tous les acteurs avec la même intensité. En 2024, Business of Fashion relevait des points historiquement bas sur trois ans pour la trinité Rolex, Patek Philippe et Audemars Piguet, affichant des baisses annuelles respectives de 5 %, 4 % et 7,5 %. De son côté, JCK pointait au dernier trimestre 2024 une onzième baisse consécutive sur le marché de l’occasion global.
Ces données mettent en lumière une réalité que le prestige des grandes maisons tend parfois à masquer : le luxe horloger de seconde main n’est pas un bloc monolithique. Il réagit aux fluctuations des taux d’intérêt et aux humeurs des collectionneurs avec la même nervosité qu’une place boursière.
Nouvelles hiérarchies et quête d’esthétisme
Les rapports de Chrono24 ont mis en exergue l’ascension de Cartier sur ce marché secondaire, sa mythique Tank se hissant parmi les modèles les plus convoités. On observe également un regain d’appétit pour la Tudor Black Bay ou pour des complications spécifiques signées Patek Philippe. En d’autres termes, l’acte d’achat ne se nourrit plus exclusivement du prestige ou de l’héritage d’une manufacture ; le design, l’élégance et la justesse des proportions reprennent leurs droits.
Le paradoxe actuel réside dans cette dichotomie : si les icônes intemporelles conservent leur hégémonie, les acquéreurs se montrent de plus en plus sensibles à la cohérence stylistique d’une pièce plutôt qu’à sa simple valeur de signal social. Chrono24 souligne d’ailleurs que si Rolex domine toujours les débats, d’autres références accélèrent leur pénétration, portées notamment par une clientèle d’amateurs de moins de 30 ans.
L’ombre de la conjoncture économique
L’équation monétaire demeure la clé de voûte de ce fragile équilibre. Lorsque les rendements traditionnels s’envolent, l’horlogerie de luxe perd son statut de valeur refuge automatique. Ce marché, longtemps porté par une exubérance irrationnelle, a payé le prix fort de ce réajustement.
L’avenir de la seconde main horlogère dépendra donc de la capacité des acheteurs à renouer avec la confiance et à consentir, de nouveau, à payer une prime pour l’exceptionnel et la rareté. Si le temps finit toujours par remettre les pendules à l’heure, l’histoire nous prouve qu’il les ramène rarement à leur prix d’antan. La toile de fond reste délicate et intimement liée à la capacité des marchés à stabiliser durablement les taux.


