L’irruption du jeu dans le temple de l’enchère
Le silence feutré des salles de vente, d’ordinaire rythmé par le martellement sec des enchères millionnaires, laisse place à une effervescence d’un genre nouveau. Chez Phillips, institution dont le nom évoque instantanément les sommets du marché de l’art, les codes habituels vacillent. L’espace se métamorphose sous l’impulsion de Cj Hendry, une artiste qui a choisi de défier la gravité du monde de l’art avec une proposition qui tient autant de la nostalgie enfantine que de la critique sociale acerbe. Le projet, intitulé Mere Mortals, s’installe comme un pied de nez aux attentes conventionnelles, remplaçant les toiles monumentales par des objets que l’on glisse habituellement dans les cours de récréation ou dans des classeurs de collectionneurs acharnés.
Il ne s’agit pas simplement d’une exposition, mais d’une occupation territoriale. Cj Hendry ne se contente pas d’occuper les murs ; elle redéfinit la fonction même du lieu. En introduisant ses Oddball Trading Cards au cœur de cette machine à valoriser l’exceptionnel, elle interroge la nature même de la rareté. Le contraste est saisissant entre la solennité du cadre et la nature ludique, presque triviale au premier abord, des objets présentés. Pourtant, derrière l’apparente légèreté des cartes à collectionner, se cache une réflexion profonde sur ce que nous choisissons de sacraliser.
L’univers Oddball ou la fin de l’hégémonie Pokémon
Pendant des décennies, le monde des cartes à collectionner a été dominé par un monstre sacré, un empire de poche dont le nom seul suffit à évoquer une obsession mondiale. Mais l’heure est au changement de garde. Le message est clair : il est temps de faire de la place. Cj Hendry a bâti son propre système solaire, une cosmogonie singulière baptisée Oddball. Ce n’est plus le monde des créatures de poche japonaises qui dicte les règles, mais une mythologie inédite, sortie de l’imaginaire d’une artiste qui a compris que le pouvoir de l’art résidait dans sa capacité à créer des mondes complets, clos et désirables.
Ces cartes ne sont pas de simples produits dérivés. Elles constituent les fragments d’un univers que l’artiste a patiemment structuré. Là où les systèmes de collection traditionnels reposent sur des mécaniques industrielles, Oddball injecte une dimension artistique brute. Chaque carte devient une parcelle de cette vision globale, un morceau d’un puzzle qui ne cherche pas à être résolu, mais à être possédé. En s’appropriant ce format, Cj Hendry s’attaque à un pilier de la culture populaire pour le réinventer sous le prisme de la création contemporaine. L’univers qu’elle propose n’est pas une simple alternative ; c’est une éviction poétique.
La démocratisation par le format : le sacre du petit
Pourquoi la carte à collectionner ? Le choix du support est loin d’être anodin. Dans l’enceinte de Phillips, le format carte agit comme un perturbateur de perception. On quitte l’échelle du chef-d’œuvre distant pour celle de l’objet tactile, presque intime. Le projet Mere Mortals joue sur cette ambivalence : l’accessibilité du format contre l’exclusivité du lieu. La carte est par essence démocratique, elle circule, s’échange, s’abîme. Elle appartient aux mains de ceux qui la manipulent, loin des vitrines climatisées et des gants blancs de convoyeurs.
Cette approche redistribue les cartes — au sens propre comme au figuré — de l’engagement esthétique. L’objet d’art devient portable, échangeable. En créant ces Oddball Trading Cards, l’artiste explore la tension entre l’unicité de l’œuvre d’art et la multiplicité de l’objet de collection. Elle s’engouffre dans une faille du marché de l’art contemporain, là où le désir de possession rencontre le plaisir pur du jeu. Le visiteur n’est plus seulement un spectateur passif ; il devient un participant d’une quête plus large, celle de compléter un ensemble, de traquer la pièce manquante d’une œuvre fragmentée.
Mere Mortals : l’art à hauteur d’homme
Le titre de l’exposition lui-même résonne comme un manifeste. En convoquant la figure des simples mortels, Cj Hendry semble vouloir ramener l’art sur terre. Chez Phillips, on traite souvent avec l’immortalité, celle des génies dont les noms traversent les siècles. Ici, la temporalité est différente. Elle est celle de l’instant, du plaisir immédiat de l’ouverture d’un paquet, de la découverte d’une image. C’est une célébration de l’humain dans ce qu’il a de plus instinctif : son goût pour le jeu et sa fascination pour les idoles de carton.
Cette immersion dans le monde de l’Oddball n’est pas qu’une affaire d’esthétique. C’est une expérience sociale. L’artiste utilise le cadre prestigieux de la maison de vente pour légitimer une forme d’expression souvent reléguée aux marges de l’art sérieux. En faisant entrer ces cartes dans ce temple, elle force une confrontation entre deux mondes qui s’observaient jusque-là avec une certaine méfiance. Le résultat est une fusion inédite où la valeur ne se mesure plus seulement au prix de réserve, mais à l’intensité de l’univers créé et à la ferveur qu’il suscite chez ceux qui le découvrent.
Une nouvelle grammaire du désir
L’opération menée par Cj Hendry dépasse le cadre d’un simple événement promotionnel ou d’une vente thématique. Elle dessine les contours d’une nouvelle façon de consommer et de vivre l’art. Dans un monde saturé d’images numériques, le retour à l’objet physique, petit, tangible et numéroté, possède une force d’attraction singulière. La carte devient le véhicule d’une émotion artistique condensée, un concentré d’univers que l’on peut tenir entre le pouce et l’index.
En prenant possession de l’espace de Phillips, Cj Hendry ne se contente pas de montrer des cartes ; elle démontre que l’autorité artistique peut désormais s’exprimer par des chemins de traverse. L’Oddball n’est pas qu’un personnage ou une série d’illustrations ; c’est un langage que l’artiste propose à une communauté de collectionneurs avides de sens et de nouveauté. Le succès de cette incursion repose sur cette capacité à transformer un support enfantin en un vecteur de réflexion puissant sur notre rapport aux objets de culte modernes.
Au final, l’aventure Mere Mortals laisse une trace indélébile sur les moquettes épaisses de la maison de vente. Elle rappelle que l’art, même lorsqu’il s’invite dans les sphères les plus luxueuses, gagne à conserver une part d’impertinence et de jeu. En délogeant les icônes établies pour imposer sa propre mythologie, Cj Hendry prouve que la création d’un univers personnel est, sans doute, la forme la plus ultime de liberté artistique. Les cartes sont distribuées, le jeu peut continuer, loin des sentiers battus de la tradition académique.


