Dans les ateliers de Caslano, le silence a fini par s’installer. Les machines qui façonnaient autrefois les cuirs de la maison Bally sont à l’arrêt, figeant brutalement plus de cent soixante-dix ans d’histoire manufacturière suisse. Vingt-sept artisans cordonniers ont déjà reçu leur lettre de licenciement, vidant les lignes de production de leur savoir-faire. Si une centaine de salariés évoluent encore dans les bureaux administratifs, la pérennité de leurs postes ne tient plus qu’à un fil. Placée sous procédure de sauvegarde depuis le mois de juin, la manufacture tessinoise affronte une échéance fatidique fixée à octobre. Passé ce délai, le spectre d’un effondrement total deviendra réalité. Derrière ce délitement industriel accéléré ne se cache pas une simple crise sectorielle, mais une manœuvre financière aux contours redoutables, orchestrée par son nouveau propriétaire.
La méthode du prédateur
Le destin de la marque helvétique se joue désormais dans les bureaux du fonds d’investissement américain Regent, dirigé par Michael Reinstein. Acquis début 2024 pour une somme purement symbolique — mais assortie d’un passif manifestement lourd —, le bottier suisse est tombé entre les mains d’un spécialiste de la restructuration extrême. Juriste de formation, Reinstein affiche un tableau de chasse impressionnant avec plus de quarante-cinq acquisitions à son actif. Son champ d’action ne s’embarrasse d’aucune frontière sectorielle : son portefeuille amalgame des équipementiers, de la lingerie, des médias ou des griffes de mode.
De l’autre côté du Rhin, le milieu financier a d’ailleurs affublé cet investisseur d’un surnom qui en dit long sur sa méthodologie : le « Heuschrecke », la sauterelle. Ce terme désigne les acteurs financiers qui s’abattent sur des entreprises vacillantes pour en extraire la moindre valeur résiduelle avant de laisser une structure exsangue. L’approche de Regent repose sur une mécanique bien huilée consistant à racheter des sociétés au bord du gouffre, à essorer les coûts de fonctionnement, et à exploiter avec une précision chirurgicale les failles et les opportunités du droit des faillites. L’objectif final vise toujours à relancer une entité spectaculairement allégée de ses charges physiques et humaines.
La jurisprudence Escada
Pour anticiper ce qui se trame au Tessin, il suffit d’observer le sillage laissé par Regent dans le secteur de l’habillement. L’histoire récente de la griffe munichoise de mode féminine Escada fait figure de cas d’école. Reprise par le fonds en 2019, l’entreprise allemande a rapidement été poussée vers la case de l’insolvabilité. Les observateurs économiques et la presse financière germanophone avaient alors soulevé de lourds soupçons, pointant du doigt une faillite tactique, délibérément provoquée pour balayer les obligations légales liées aux indemnités de licenciement. Le silence systématique opposé par la direction de Regent face à ces accusations n’a fait qu’épaissir le malaise.
Aujourd’hui, Escada existe toujours, mais sous la forme d’un spectre. Les centaines d’employés qui faisaient tourner la maison ont disparu, remplacés par une équipe réduite à une petite vingtaine de personnes. La marque a été mutée en une simple vitrine de commerce en ligne. Cette politique de la terre brûlée ne s’applique d’ailleurs pas qu’à la mode. Lors de la prise de contrôle du média spécialisé TechCrunch par le même groupe, la totalité de la rédaction européenne a été congédiée dans la foulée de la signature. La stratégie demeure invariable : amputer la masse salariale pour ne conserver que l’actif incorporel.
La valeur d’un nom, le poids d’une usine
Le décalage entre la communication officielle et la réalité de la gestion est vertigineux. En août dernier, lors de l’officialisation de la reprise, Michael Reinstein vantait publiquement l’héritage de Bally, saluant la tradition artisanale de ce joyau du luxe suisse. Sur le papier, le mot « luxe » figure toujours en bonne place dans les rapports du fonds. Dans les faits, les magistrats tessinois ont dû intervenir cette semaine pour bloquer en urgence la tentative de vente de la marque Bally à une mystérieuse société à responsabilité limitée basée aux États-Unis.
Cette manœuvre juridique avortée illustre l’enjeu central du dossier. Franco Lorandi, professeur spécialisé dans le droit des faillites, souligne un principe fondamental de l’économie contemporaine : une marque bénéficiant d’une notoriété historique conserve une valeur marchande considérable, indépendamment de la santé financière ou de l’appareil productif de l’entreprise qui l’exploite. Le nom Bally peut parfaitement survivre au naufrage de la société Bally. C’est précisément cette décorrélation entre le patrimoine immatériel et la réalité industrielle qui menace l’ancrage suisse du bottier.
Le refus du maintien local
La déconnexion entre la marque et ses ateliers a d’ailleurs fait capoter une tentative de sauvetage local. Roberto Martullo, à la tête du fabricant de chaussures Künzli, s’est positionné pour reprendre le flambeau. Son projet industriel s’appuyait sur une logique de synergies de production, visant à pérenniser une véritable fabrication suisse. Il exigeait logiquement de racheter l’ensemble du périmètre : l’outil de travail et la marque.
La réponse de Regent a clarifié les intentions américaines. Le fonds d’investissement s’est déclaré disposé à céder les usines, les machines et la production, mais exigeait de conserver la propriété exclusive du nom Bally. Une séparation jugée absurde par le repreneur suisse, qui a fini par jeter l’éponge face à ce refus.
La manufacture fondée au dix-neuvième siècle se trouve aujourd’hui acculée. Les options sur la table se réduisent drastiquement à l’approche de la butée automnale. Bally pourrait être démembrée, son outil de production liquidé d’un côté et son nom exploité sous licence de l’autre. Elle pourrait aussi subir le traitement Escada et se réincarner en une simple coquille vide numérique, purgée de ses artisans. Le verdict des prochaines semaines déterminera si la griffe tessinoise conservera une matérialité, ou si elle rejoindra la liste des grands noms du luxe réduits à de simples actifs financiers.


