L’asphalte a ses propres auteurs, et Jarno Zaffelli appartient à cette catégorie d’ingénieurs dont le tracé de plume modifie la géographie des capitales. À Madrid, le futur Grand Prix de Formule 1, prévu pour s’installer durablement de 2026 à 2035, ne sera pas une simple succession de lignes droites urbaines. Le projet « Madring », officiellement baptisé Circuito IFEMA Madrid, s’annonce comme une structure hybride, à la croisée du tracé temporaire et de l’infrastructure permanente. Pourtant, derrière les chiffres et les courbes de ce circuit de 5,414 kilomètres, se joue une partition complexe où la vision créative de l’ingénieur italien s’est heurtée aux réalités contractuelles et aux exigences de la Fédération Internationale de l’Automobile (FIA).
La genèse d’une hybridation urbaine
Tout commence en 2022. À l’origine, le cabinet italien Studio Dromo, dirigé par Jarno Zaffelli, est sollicité pour une mission de rénovation sur le circuit historique du Jarama. Mais l’ambition madrilène change rapidement d’échelle. Le promoteur IFEMA Madrid réoriente la commande : il ne s’agit plus de restaurer l’ancien, mais d’inventer un tracé inédit autour du complexe d’expositions, dans le district de Barajas / Valdebebas. Le défi technique est de taille. Le circuit doit serpenter entre les halles existantes et s’étendre sur les terrains adjacents, créant un parcours semi-urbain relié par deux tunnels courts.
Zaffelli dessine alors un tracé de 22 virages, homologué Grade 1 par la FIA, capable d’accueillir 110 000 spectateurs dès son inauguration, avec une extension possible à 140 000. La structure de ce « Madring » repose sur une alternance de sections urbaines éphémères et de tronçons permanents à Valdebebas. C’est dans cette zone que le relief madrilène impose son rythme : une descente le long de l’escarpement suivie d’une remontée brutale, créant un dénivelé topographique de 12 à 13 mètres.
La Monumental et le défi de l’inclinaison
Le cœur battant de ce circuit réside dans son virage 12, baptisé « La Monumental ». Zaffelli a conçu ici une courbe relevée (banked corner) de 500 mètres de long, une rareté sur les tracés modernes. Avec une inclinaison maximale de 24 % (soit environ 13,5° à 14°), elle s’impose comme la plus longue courbe relevée du calendrier de la Formule 1. Pour le concepteur de Dromo, l’inspiration est claire : le circuit de Zandvoort aux Pays-Bas, où il avait déjà exercé son talent pour réintroduire des inclinaisons spectaculaires.
Pourtant, le projet initial de Zaffelli était encore plus radical. En 2024, les premières études envisageaient une inclinaison vertigineuse allant jusqu’à 66 %. Cette audace architecturale a finalement été tempérée par la FIA et les instances de la Formule 1. Face aux incertitudes techniques liées au comportement des monoplaces de la génération 2026, les autorités sportives ont imposé un principe de précaution, ramenant le virage à ses proportions actuelles, plus sages mais toujours hors normes.
Une technique de pilotage sous haute tension
Au-delà du spectaculaire virage 12, le circuit de Madrid cache des zones d’une grande complexité technique. Jarno Zaffelli identifie les virages 5 et 6, situés dans la section dite du « Bunker », comme le passage le plus redoutable du tracé. Avant de s’engouffrer dans le tunnel, les pilotes devront négocier une pente ascendante de 8 %, un secteur où la précision du placement sera déterminante pour la suite du tour.
La sortie de tunnel ne sera pas plus reposante. Zaffelli a imaginé une section à haute vitesse où les murs bordent la piste de très près. L’objectif avoué de cette configuration est de tester l’engagement pur des pilotes, en les plaçant dans un environnement où la marge d’erreur est réduite au minimum, accentuant l’effet de vitesse ressenti entre les parois de béton. Ce contraste entre les espaces ouverts de Valdebebas et l’étroitesse de la section IFEMA définit l’identité propre du Madring.
Le divorce entre création et exécution
Si le design porte l’empreinte indélébile de Studio Dromo, l’histoire de la construction du circuit est marquée par une rupture brutale. En septembre 2025, avant l’achèvement du chantier, le contrat liant Dromo au promoteur IFEMA Madrid est résilié prématurément. La maîtrise d’œuvre finale, incluant l’aménagement et les dernières étapes de construction, est confiée à la société Tilke Engineers.
Cette transition s’est accompagnée d’un différend juridique significatif. Bien que la licence régissant la propriété intellectuelle du design de Zaffelli demeure en vigueur, le créateur original s’est retrouvé écarté de la phase finale de son œuvre. Conséquence directe de ce litige : Jarno Zaffelli n’a pas reçu d’invitation de la part du promoteur pour assister à la course inaugurale prévue en septembre 2026. L’architecte ne verra donc pas, depuis les loges officielles, les monoplaces s’élancer sur les 22 virages qu’il a lui-même imaginés.
À proximité immédiate de l’aéroport Adolfo Suárez Madrid-Barajas, le circuit attend désormais ses premiers vrombissements. Entre l’audace technique de son virage relevé et la complexité de sa section « Bunker », le Madring s’apprête à devenir un nouveau point de repère sur la carte mondiale du sport automobile, quand bien même son créateur en restera, pour l’heure, le spectateur lointain.


