L’art comme remède : voyage au cœur d’une tradition millénaire et méconnue

artist painting patient hospital
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Au cœur du Breuer Building à New York, lors de la cinquième édition de la foire Independent 20th Century en septembre 2026, une disposition singulière attire l’attention sur le stand de la galerie Hauser & Wirth. Loin de l’accrochage vertical traditionnel, une œuvre sur papier est présentée à plat, sur une table. Ce dispositif n’est pas une coquetterie scénographique ; il reproduit la posture de travail d’Emma Kunz, une femme qui, de son vivant, refusait l’étiquette d’artiste pour lui préférer celle de chercheuse et de guérisseuse. Son entrée fracassante sur le marché de l’art contemporain, avec des pièces estimées entre 280 000 et 310 000 dollars, soulève une question fondamentale sur la nature de l’objet d’art : quand un outil thérapeutique devient-il un chef-d’œuvre moderne ?

La géométrie comme diagnostic

Née en 1892 en Argovie, Emma Kunz a passé l’essentiel de son existence en Suisse à pratiquer la naturopathie et la radiesthésie. Ce n’est qu’en 1938 qu’elle commence à produire de grands dessins géométriques au crayon de couleur et au graphite sur papier millimétré. Pour Kunz, l’esthétique n’était jamais une finalité. Ses compositions étaient le fruit de sessions de travail parfois ininterrompues, dictées par les oscillations d’un pendule. Ces tracés complexes servaient de supports visuels pour diagnostiquer ses patients, analyser les flux d’énergie ou structurer ses interventions thérapeutiques. Lors des séances, le dessin était posé au sol, entre la praticienne et la personne venue chercher un remède.

Le corpus laissé par Kunz, qui s’est éteinte en 1963, compte entre 400 et 500 compositions. Aucune ne porte de titre ni de date, renforçant leur statut d’instruments de travail plutôt que d’objets de contemplation. L’héritage de cette figure singulière est aujourd’hui préservé à Würenlos, au sein du Centre et de la Fondation Emma Kunz, inaugurés respectivement en 1986 et 1991. Kunz elle-même semblait avoir conscience que sa pratique échappait à son époque, affirmant que son œuvre était « conçue pour le XXIe siècle ».

De la carrière de pierre au mur des galeries

L’approche holistique d’Emma Kunz ne se limitait pas au papier. En 1941 (ou 1942, selon les sources), elle identifie les propriétés curatives d’une roche calcaire extraite d’une carrière à Würenlos. Elle baptise ce minéral « AION A », un terme issu du grec signifiant « sans limite ». Ce produit, utilisé pour traiter les inflammations et les douleurs, est toujours commercialisé en Suisse, témoignant de la persistance de ses recherches naturopathiques par-delà les décennies. Cette dimension minérale et terrestre de son travail ancre ses dessins dans une réalité organique, bien loin des abstractions purement théoriques des avant-gardes de son temps.

Pourtant, le monde de l’art n’a cessé de s’approprier son travail depuis la première grande exposition posthume au Kunsthaus d’Aarau en 1973, intitulée Der Fall Emma Kunz. Plus récemment, des institutions prestigieuses ont intégré ses dessins dans des relectures de l’histoire de l’abstraction. En 2005, le Drawing Center de New York la confrontait à Hilma af Klint et Agnes Martin dans l’exposition 3 x Abstraction. En 2018, la Städtische Galerie im Lenbachhaus de Munich l’associait à Georgiana Houghton dans Weltempfänger, soulignant une lignée spirituelle et médiumnique qui a longtemps été occultée par le dogme formaliste académique.

Une tradition séculaire de l’art-guérison

Le cas d’Emma Kunz s’inscrit dans une trajectoire historique bien plus vaste, celle des « artistes-guérisseurs ». Cette tradition puise ses racines dans les pratiques chamaniques ancestrales, où les chants rituels, les transes et les dessins sur sable étaient indissociables de la santé de la communauté. Au XXe siècle, cette porosité entre soin et création s’est institutionnalisée sous le terme d’art-thérapie. Le terme est formalisé dès 1942 par Adrian Hill, tandis qu’en 1946, Edward Adamson commence ses travaux à l’hôpital psychiatrique de Netherne, au Royaume-Uni. Adamson y fonde les principes d’un art hospitalier non-directif, jetant les bases de la British Association of Art Therapists en 1964.

À la même période, d’autres pionniers explorent ces frontières, comme Sigríður Björnsdóttir en Islande, qui dès 1952 utilise la création artistique auprès d’enfants hospitalisés. Pour ces praticiens, comme pour les pionnières de l’abstraction spirite telles qu’Hilma af Klint, l’œuvre découle d’un état de conscience modifié ou d’une nécessité vitale de guérison plutôt que d’une intention esthétique préétablie. Le passage de ces objets, initialement conçus comme des remèdes ou des outils de diagnostic, aux cimaises des galeries internationales et aux foires de prestige crée une tension épistémologique fascinante.

La marchandisation du sacré

La présence de neuf œuvres sur papier de Kunz chez Hauser & Wirth à l’exposition Independent 20th Century marque une étape supplémentaire dans la reconnaissance marchande de ces pratiques. Le prix annoncé, oscillant autour de 250 000 à 280 000 euros par feuille, consacre ces schémas thérapeutiques comme des chefs-d’œuvre de l’art moderne. Ce glissement de valeur pose la question de la réception de l’œuvre : peut-on apprécier la géométrie de Kunz en faisant abstraction de sa fonction vibratoire ou médicale ?

Les expositions monographiques récentes à la Serpentine Gallery de Londres en 2019 ou au Aargauer Kunsthaus en 2021 ont tenté de maintenir cet équilibre, présentant le « Cosmos Emma Kunz » dans toute sa complexité. Si les témoignages de ses contemporains évoquent des guérisons ou des facultés télépathiques — des affirmations qui relèvent de la croyance personnelle et non de faits médicaux vérifiés —, c’est précisément ce mysticisme qui semble aujourd’hui fasciner un marché de l’art en quête de sens et de profondeur spirituelle. En transformant le cabinet de la naturopathe en stand de foire, l’industrie culturelle ne se contente pas de vendre des images ; elle tente de capturer une part de l’invisible que Kunz, avec son pendule et son graphite, cherchait humblement à cartographier.