L’art de domestiquer la verticalité urbaine
Au cœur du quartier de Griffintown à Montréal, là où les tours de verre et d’acier redessinent la ligne d’horizon à une vitesse vertigineuse, une famille a choisi de prendre le contre-pied de l’esthétique industrielle dominante. Le défi était de taille : transformer un plateau brut de 111 mètres carrés, acheté sur plan, en un foyer vibrant de vie, capable d’absorber le chaos joyeux d’un jeune enfant et d’un chien, tout en conservant une élégance digne d’un salon de réception. Pour Cassie et Alex, propriétaires de cet espace, la question n’était pas tant d’habiter une adresse prestigieuse que de s’inventer un écosystème intérieur qui ne sacrifierait pas leur identité visuelle aux exigences de la parentalité.
Le point de départ de cette métamorphose réside dans le refus de la boîte blanche. Souvent, la réponse par défaut à la vie en appartement moderne est un minimalisme clinique, censé agrandir l’espace par l’absence. Ici, sous l’impulsion du designer Luke Havekes, la stratégie a été inverse. Il s’agissait d’injecter de la texture, de la couleur et une certaine forme de théâtralité domestique pour gommer la froideur naturelle du béton et des plafonds industriels. Le résultat est une leçon de design : l’espace ne se mesure plus en mètres carrés, mais en profondeur sensorielle.
La rupture avec le dogme industriel
Le condo montréalais typique se définit souvent par sa neutralité. Cassie, dont l’œil est exercé par son expérience dans le secteur de la mode, et Alex, évoluant dans les sphères de la technologie et de la finance, cherchaient une alternative à cette uniformité. Lorsqu’ils ont sollicité Luke Havekes, l’intention était claire : rompre avec la « boîte en béton ». La structure même de l’appartement, avec ses plafonds généreux et sa fenestration abondante, offrait une base intéressante, mais manquait cruellement de chaleur.
Le designer a choisi de travailler sur la notion d’enveloppement. Plutôt que de masquer l’architecture, il l’a habillée. Le travail a commencé par une révision totale de la palette de matériaux. Le bois, le laiton et le velours ont été convoqués pour humaniser les volumes. Dans la cuisine, les armoires sombres initialement prévues ont été réchauffées par des accents de noyer, créant un dialogue immédiat avec les autres zones de vie. C’est cette fluidité qui permet à l’appartement de respirer malgré la densité des textures choisies.
Le cocktail lounge comme centre de gravité
Au lieu de diviser l’espace social en zones segmentées et rigides, l’équipe a conçu le salon comme un véritable « cocktail lounge ». L’élément central est sans conteste le canapé de trois mètres de long, une création sur mesure signée Luke Havekes. Ce meuble n’est pas seulement une pièce de design ; il est le pivot de la vie familiale. Sa dimension généreuse accueille aussi bien les moments de jeu avec Arthur, leur jeune fils, que les soirées de détente avec Dobby, le chien de la famille. Le choix du tissu, un velours robuste mais luxueux, témoigne de cette volonté de ne pas séparer le beau de l’utilitaire.
L’éclairage joue également un rôle crucial dans la mise en scène de cet espace. En optant pour des luminaires de la maison Lambert & Fils, le designer a apporté une touche de sculpture lumineuse qui souligne la verticalité sans l’écraser. Ces pièces, véritables bijoux de design local, apportent une sophistication qui contrebalance l’aspect plus organique des autres éléments de décoration. La table de salle à manger, dénichée chez West Elm, s’intègre parfaitement dans cet ensemble, prouvant que le luxe réside davantage dans l’assemblage intelligent que dans l’exclusivité absolue des marques.
Une immersion botanique et narrative
Le fil conducteur de ce projet est sans doute son rapport à la nature, réinterprétée de manière stylisée. L’expression « moins de béton, plus de jungle » prend tout son sens à travers l’usage audacieux des papiers peints. Dans la salle d’eau, des tigres semblent surveiller l’espace, tandis que la chambre du petit Arthur se transforme en une canopée ludique grâce à un motif de singes malicieux. Ces choix ne sont pas de simples ornements ; ils créent des univers distincts au sein d’un même lieu.
Le motif botanique central, un papier peint de chez Cole & Son, définit l’identité visuelle de l’appartement. Loin d’étouffer l’espace, ces motifs végétaux apportent une profondeur de champ inattendue. Ils agissent comme des fenêtres sur un jardin imaginaire, une nécessité dans un environnement urbain parfois minéral. Cette approche du « maximalisme modéré » permet de donner une âme à une construction neuve, souvent dépourvue de passé ou de caractère architectural fort.
L’intimité retrouvée dans la texture
Si les pièces communes sont pensées pour la réception et le partage, les espaces privés opèrent une transition vers une sérénité plus feutrée. La chambre principale est un exercice de retenue texturale. Ici, pas de motifs explosifs, mais une superposition de matières riches. Le revêtement mural en toile de jute apporte une dimension tactile immédiate, créant un cocon protecteur loin de l’agitation de Griffintown. Le mobilier, aux lignes douces et aux teintes apaisantes, invite au repos.
La réussite de cet appartement tient à sa capacité à évoluer avec ses occupants. Rien n’y est trop précieux pour être touché, rien n’y est trop banal pour être ignoré. Luke Havekes a su interpréter les besoins d’une famille moderne qui refuse de choisir entre son confort quotidien et ses aspirations esthétiques. En intégrant des éléments sur mesure et des pièces de design contemporain, il a créé un lieu qui ne ressemble à aucun autre dans ce secteur de la métropole québécoise.
Le passage d’un appartement vide à ce refuge luxuriant montre que la qualité de vie urbaine ne dépend pas uniquement de la vue imprenable ou du quartier en vogue, mais de la capacité à créer un récit intérieur cohérent. En transformant 111 mètres carrés de béton en une jungle sophistiquée, Cassie, Alex et Luke Havekes prouvent que l’on peut vivre la ville avec une intensité organique, sans jamais renoncer à l’élégance d’un art de vivre parfaitement maîtrisé.


