À l’aube du bicentenaire de l’installation coloniale à Albany, une exposition d’envergure en Australie-Occidentale met en lumière les précieux récits oraux des aînés Menang-Noongar. Dans une scénographie où la tradition rencontre les nouvelles technologies, ces témoignages dialoguent avec des modélisations par intelligence artificielle pour réveiller une mémoire trop longtemps restée dans l’ombre.
Albany-Kinjarling : la voix comme empreinte de la mémoire
Au sein de l’exposition Kinjarling Djinnang Ngalak | Country Sees Us, la Bibliothèque d’État d’Australie-Occidentale dévoile six récits oraux d’aînés Menang-Noongar, récemment immortalisés. Ces témoignages intimes entrent en résonance avec des modélisations virtuelles inédites, tentant de restituer l’essence et les contours du territoire tel qu’il respirait avant l’ère coloniale.
Une présence millénaire au-delà des commémorations
Pour l’aînée Menang Carol Pettersen, l’évidence est frappante : l’occupation européenne ne représente qu’une infime parenthèse face à la présence ininterrompue de son peuple sur ces terres. Son témoignage, tissé avec ceux de cinq autres figures de la communauté, forme le cœur battant de cette rétrospective inaugurée le 18 mai à Perth, en écho aux célébrations du bicentenaire d’Albany.
L’enjeu dépasse ici la simple commémoration historique. Il s’agit de renverser les perspectives et de rappeler la suprématie de la parole écrite au sein des institutions, qui a longtemps relégué les voix autochtones au silence. La State Library entreprend aujourd’hui de corriger ce déséquilibre en enrichissant ses archives de récits qui, voilà plus d’un siècle, en étaient tenus éloignés.
Restaurer les silences de l’histoire
La commissaire de l’exposition, Denien Toomath, elle-même d’ascendance Menang, perçoit ce projet comme un hommage à la fois intime et universel. Elle conçoit cette démarche comme une véritable lettre d’amour adressée à sa grand-mère, à ses pairs, ainsi qu’aux générations Noongar ayant su préserver et transmettre leurs savoirs malgré les fractures imposées par la colonisation.
Son travail curatorial a consisté à sonder les collections de la State Library pour en révéler non seulement les trésors, mais surtout les béances. Une démarche révélatrice : dans la majorité des institutions, les peuples autochtones ont historiquement été des sujets d’observation plutôt que des interlocuteurs. Sous ce nouveau prisme, l’absence de documents devient le point de départ d’une nouvelle narration.
Le paysage, gardien d’une mémoire vivante
L’exposition entrelace ces voix à une représentation visuelle de Kinjarling, affirmant ainsi que ce territoire est loin d’être un simple écrin historique : il constitue une identité vibrante. La scénographie invite à appréhender le paysage comme une entité qui respire, dépositaire d’une mémoire et dotée de son propre langage. Cette vision s’inscrit dans le prolongement des initiatives récemment portées par la ville d’Albany autour de l’héritage Menang-Noongar.
Le festival de la région a notamment dévoilé Kaarla Wirren (Fire Spirit), une performance poignante, accompagnée d’une série de panoramas historiques du pays. L’ensemble de ces projets partage une ambition noble : faire cohabiter l’histoire coloniale et la continuité spirituelle autochtone, sans jamais subordonner l’une à l’autre.
Un héritage repensé pour demain
Carol Pettersen espère que ce dialogue nouveau posera les jalons des futures grandes célébrations, à l’image de celle prévue pour Perth-Boorloo en 2029. Sa vision est limpide : la transmission des récits est indispensable pour saisir la richesse d’une communauté, l’accompagner avec justesse et dissiper les voiles de l’ignorance.
Lester Coyne, dont le témoignage nourrit également l’exposition, évoque ce projet comme un puzzle complexe dont chacun détiendrait une pièce. Une métaphore d’une profonde poésie, illustrant à la fois la dispersion des savoirs et l’infinie patience requise pour les reconstituer. Mais cette image revêt aussi une dimension éminemment politique : la mémoire collective ne rejaillit pas spontanément, elle se tisse méticuleusement, voix par voix, contre les oublis trop commodes.
L’exposition, accessible jusqu’au 4 avril 2027, ne cherche en aucun cas à figer le passé. Elle souligne avec élégance qu’en Australie-Occidentale, comme partout ailleurs, ces bicentenaires révèlent tout autant l’histoire que nous choisissons de célébrer que les voix que nous commençons enfin à écouter.


