L’artiste Carolina Caycedo invite à une réflexion saisissante sur les liens étroits entre racines, justice environnementale et mémoire collective à travers sa prochaine exposition au musée Kemper d’art de Saint-Louis. Une scénographie immersive qui mêle avec poésie œuvres végétales, paysages miniers et réseaux souterrains.
L’esthétique de l’invisible
Au musée Kemper d’art, au sein de l’université de Washington à Saint-Louis, Carolina Caycedo attire notre regard sur cette vie foisonnante qui se déploie sous nos pieds. L’exposition Growing Deep Roots, programmée du 9 septembre 2026 au 4 janvier 2027, orchestre un dialogue subtil entre sculptures, dessins, gravures et vidéos. Toutes ces œuvres convergent vers des thématiques essentielles : l’eau, la terre et la transition vers une énergie plus équitable. Cette proposition sculpturale et visuelle prolonge une pratique que l’artiste maîtrise avec virtuosité, à la croisée de la justice environnementale, des savoirs traditionnels et de l’écoféminisme.
Le discours de Carolina Caycedo frappe par sa clarté sans jamais céder à la facilité. Plutôt que de se limiter à une dénonciation littérale de l’extractivisme, l’artiste lui oppose l’éloge de relations plus lentes, interdépendantes, et par essence, vulnérables. L’institution dévoile ainsi une exposition où la notion de réparation résonne aussi fort que celle du conflit, offrant une lecture profonde de notre écosystème.
Le végétal élevé au rang de sujet
À travers ses séries Plant Portraits et Root Portraits, l’artiste recompose avec finesse des illustrations botaniques et anatomiques pour estomper la frontière entre la nature humaine et le monde végétal. L’usage du terme « portrait » dépasse la simple intention décorative : il s’agit d’extraire les plantes de leur statut de toile de fond pour les imposer comme des sujets à part entière, dotés d’une présence et d’une agentivité qui leur confèrent toute leur dimension existentielle.
Ce geste artistique innerve ses créations récentes dédiées aux prairies, où les racines se muent en un véritable langage politique. Carolina Caycedo porte une attention particulière aux graminées vivaces et aux grains pérennes, dont les réseaux racinaires pourraient restaurer la vitalité des sols, atténuer les bouleversements climatiques et sanctuariser la biodiversité. L’œuvre Complex, Nutty, and Slightly Sweet: I Am Kernza illustre brillamment cette démarche, mettant en majesté une céréale encore confidentielle mais porteuse d’immenses promesses écologiques.
Un ancrage territorial fertile
L’exposition puise une grande part de son essence dans l’identité de Saint-Louis et de sa région. Au printemps dernier, l’artiste a notamment façonné une imposante gravure en relief, Prairie Root Portrait, au sein des ateliers d’Island Press. Cette pièce, qui sublime six espèces de graminées indigènes, est le fruit de précieux échanges avec des scientifiques et des figures locales. Le résultat transcende le simple hommage naturaliste : il tisse un lien tangible entre la restauration des prairies, les systèmes agricoles pérennes et la sagesse des savoirs locaux.
Cette dynamique s’étend hors les murs avec Fiesta de las Raíces, une commande réalisée pour Counterpublic 2026: Coyote Time. Suspendue au National Building Arts Center, à Sauget dans l’Illinois, cette sculpture aérienne matérialise une fascination pour les réseaux souterrains. Une approche cohérente qui prouve que dans l’univers de Caycedo, les racines sont par nature en perpétuel mouvement.
Extraction, infrastructures et cicatrices
L’autre pan de l’exposition adopte une posture plus frontale. Avec sa série Mineral Intensive, l’artiste superpose paysages d’exploitation minière, chantiers industriels et scènes de labeur. L’éclat des couleurs confère à ces toiles une esthétique presque troublante, captivant l’œil pour mieux le confronter. Car cette beauté visuelle ne saurait masquer la réalité : elle agit comme un magnétisme, invitant à une contemplation prolongée et à une réflexion lucide.
Un mur d’images dévoile Elwha’s Healing, dans sa version 2022-2026, évoquant la renaissance de la rivière Elwha après le démantèlement de deux barrages hydroélectriques, fruit d’une longue lutte menée par les peuples autochtones. Le retour des saumons s’y dessine comme un récit de guérison, sans pour autant éluder la lenteur du métabolisme écologique ni la gravité des ravages passés.
Une constellation de mémoires
Carolina Caycedo inscrit résolument son œuvre dans une lignée collective. Sa série de sculptures suspendues, Cosmotarrayas, entremêle filets de pêche, héritages maritimes et poésie astronomique. Avec Celestial Autonomy, the Dance of Big Dipper and North Star, elle convoque l’étoile polaire et la Grande Ourse, figures tutélaires de la navigation dans l’imaginaire de l’Alaska. Derrière la grâce formelle de l’installation, émerge un constat saisissant : si l’eau est par essence fluide, les structures de contrôle, elles, en entravent la libre circulation.
Ce parcours initiatique s’enrichit d’œuvres d’autres artistes femmes ou non binaires issues de la collection du musée, ainsi que de spécimens rares sélectionnés dans l’herbier du Missouri Botanical Garden. Ce dialogue transversal entre portraits, paysages et archives botaniques souligne une évidence : l’environnement n’est pas qu’une notion naturelle, il est le fruit d’une mémoire, d’un labeur et de rapports de force. Si le musée invite à une méditation sur les fondations de notre monde, l’artiste choisit d’en révéler les fractures avec une élégance et une justesse rares.


