Casse surréaliste : l’incroyable vol d’une œuvre de Dalí dans un musée français

Salvador Dalí Apocalypse of Saint John bronze sculpted book cover
Photo © The Art Newspaper — via https://www.theartnewspaper.com/2026/10/07/huge-bronze-book-cover-by-salvador-dali-stolen-in-latest-french-museum-theft

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Le lundi 5 octobre 2026 restera comme une date noire pour le patrimoine artistique de l’Auvergne. En fin de matinée, Christian Karoutzos, restaurateur d’art et propriétaire du Centre d’art contemporain C. Karoutzos, a découvert l’impensable dans son espace d’exposition situé en périphérie d’Issoire. Dans la nuit du dimanche au lundi, des individus ont pénétré dans le bâtiment après avoir fracturé le portail d’accès, pour s’emparer d’une pièce majeure de l’histoire du XXe siècle : la couverture monumentale du Livre de l’Apocalypse sculptée par Salvador Dalí. Ce vol, qualifié de catastrophe culturelle par le propriétaire, prive le public d’un objet dont la valeur dépasse largement le cadre financier pour toucher à l’universel.

Un colosse de bronze et de pierres précieuses

L’objet du délit n’est pas un livre ordinaire que l’on glisse sous le manteau. Il s’agit d’un écrin colossal, une reliure sculptée en bronze massif pesant environ 150 kg. Salvador Dalí a conçu cette œuvre selon la technique de la cire perdue, insufflant son génie surréaliste dans une matière brute et imposante. Au-delà du bronze, la composition intègre des matériaux d’une richesse hétéroclite : de l’or, des perles, des pierres précieuses, des coquillages et, dans un geste typiquement dalinien, des couverts dorés et des fourchettes disposés autour d’un crucifix central.

Cette pièce unique fermait à l’origine un ouvrage dont le poids total avoisine les 210 kg. Si les premières informations ont pu laisser craindre la disparition de l’intégralité du chef-d’œuvre, le parquet de Clermont-Ferrand a précisé que seule la couverture monumentale a été emportée. La majorité des 150 feuillets de parchemin originaux, qui constituent le cœur battant du Livre de l’Apocalypse de saint Jean, était heureusement stockée en sécurité dans un coffre-fort au moment de l’effraction. Le mode opératoire précis des cambrioleurs, qui ont dû manipuler une masse de 150 kg après avoir brisé la vitrine de protection, demeure pour l’heure un élément clé de l’enquête confiée à la section de recherches de la gendarmerie de Clermont-Ferrand.

La genèse du livre le plus cher du monde

Pour comprendre l’ampleur du préjudice, il faut remonter à 1958. Joseph Forêt, éditeur d’art originaire du Mont-Dore, lance alors un projet fou : créer l’ouvrage le plus somptueux de son temps autour du texte de l’Apocalypse de saint Jean. Il réunit pour cela un cénacle exceptionnel de quatorze créateurs. Sept peintres de premier plan — Salvador Dalí, Bernard Buffet, Léonard Foujita, Leonor Fini, Georges Mathieu, Ossip Zadkine et Pierre-Yves Trémois — ont illustré ces pages géantes. Ils ont été rejoints par sept écrivains et intellectuels majeurs : Jean Cocteau, Jean Giono, Ernst Jünger, Emil Cioran, Jean Rostand, Daniel-Rops et Jean Guitton.

Salvador Dalí Livre de l'Apocalypse bronze 2026
Photo © The Art Newspaper — via https://www.theartnewspaper.com/2026/10/07/huge-bronze-book-cover-by-salvador-dali-stolen-in-latest-french-museum-theft

Le résultat, achevé en 1961 et présenté la même année au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, est un titan de la bibliophilie. Le corps de l’ouvrage déploie 150 feuillets de parchemin sur près de 150 mètres linéaires, accueillant environ 95 000 caractères calligraphiés à la main. Dès sa création, l’œuvre est estimée à 2 millions de francs, un montant qui lui vaut alors le titre de « livre le plus cher du monde ». Cette démesure, tant artistique que matérielle, en fait une pièce sans équivalent dans les collections privées mondiales.

Une odyssée de la Suisse au Japon jusqu’à Issoire

Le parcours de cet ouvrage est celui d’une épopée. Entre 1961 et 1972, il parcourt le globe à l’occasion d’une centaine d’expositions internationales avant de disparaître des radars du grand public. Entreposé un temps en Suisse, il est ensuite acquis par des collectionneurs japonais. C’est en 2003 que Christian Karoutzos intervient pour sauver l’intégrité du Livre de l’Apocalypse. Alors que l’ouvrage menaçait d’être démantelé et vendu feuille par feuille aux enchères, le restaurateur d’art en fait l’acquisition pour le ramener sur ses terres d’origine, dans le Puy-de-Dôme.

Installé à Issoire, cet ensemble monumental était devenu le fleuron de son centre d’art. Le maire de la commune, Bertrand Barraud, a évoqué un préjudice incalculable pour la ville, tandis que le propriétaire a exprimé sa douleur face à ce qu’il considère comme un assassinat du patrimoine français. L’œuvre, dont la valeur marchande actuelle est estimée à plusieurs millions d’euros par les spécialistes, est officiellement qualifiée par la justice d’œuvre d’art de grande valeur, exceptionnelle et unique.

L’enquête face à une pièce invendable

La question du devenir de la couverture de Dalí reste entière. Avec un tel poids et une telle notoriété, l’objet semble impossible à écouler sur le marché licite de l’art. La crainte d’un démantèlement pour les matériaux précieux ou d’une commande occulte plane sur les investigations. Le parquet de Clermont-Ferrand, qui a ouvert une enquête pour vol, n’a pour l’instant communiqué aucun détail sur l’identité ou le nombre des auteurs du délit.

L’enquête technique devra déterminer comment une telle masse a pu être extraite du bâtiment sans alerter le voisinage immédiat. En attendant, le monde de l’art retient son souffle, espérant que cette pièce maîtresse de la sculpture dalinienne ne sera pas perdue à jamais ou dégradée par ceux qui n’y ont vu qu’une valeur marchande brute, ignorant la portée spirituelle et historique de l’Apocalypse de saint Jean sublimée par les plus grands esprits du siècle dernier.