On entre dans une salle consacrée à Pierre-Auguste Renoir comme on pénètrerait dans une confiserie un peu trop chauffée. Il y a cette immédiateté de la couleur, cette rondeur des formes et cette lumière qui semble avoir été passée au tamis d’un optimisme indécrottable. Pourtant, derrière le vernis de ces scènes de liesse populaire et de portraits de jeunes filles aux joues de porcelaine, une guerre de tranchées esthétique fait rage depuis plus d’un siècle. Alors qu’une rétrospective d’envergure internationale s’apprête à faire le tour du monde, la question qui agite les cercles de l’art n’est plus de savoir si Renoir est célèbre — son statut de pilier de l’impressionnisme est gravé dans le marbre des institutions — mais s’il est, au fond, un bon peintre. Ce paradoxe entre la puissance commerciale de son nom et le désaveu croissant d’une partie de la critique et du public contemporain constitue le cœur battant d’un débat qui dépasse largement le cadre des cadres dorés.
L’industrie du succès itinérant
Le concept de l’exposition itinérante de grande ampleur, ce fameux format « blockbuster », repose sur une mécanique précise. Il faut un nom capable de déplacer les foules de Tokyo à New York, une signature qui garantisse une rentabilité immédiate et une lisibilité universelle. Renoir est, à cet égard, le candidat idéal. Sa peinture ne demande aucun mode d’emploi complexe ; elle se donne à voir dans une sorte d’évidence joyeuse. Mais cette efficacité même est ce qui commence à lui faire défaut auprès d’un public en quête de profondeur ou de subversion. L’exposition qui voyage actuellement met en lumière cette tension permanente : comment présenter une légende dont la simple mention suffit à remplir les musées, tout en abordant de front le désamour qu’il suscite chez ceux qui voient dans sa touche une forme de paresse ou d’excès décoratif ?
La tournée de ces œuvres majeures fonctionne comme un test de résistance pour la réputation de l’artiste. Dans chaque ville, le constat se répète : les salles sont combles, mais les conversations à la sortie des galeries sont plus acerbes que pour ses contemporains comme Monet ou Degas. On lui reproche une forme d’académisme déguisé en révolution, une complaisance dans le joli qui, avec le recul des décennies, finit par saturer le regard. Cette omniprésence sur les produits dérivés, des calendriers aux boîtes de biscuits, a fini par créer un écran de fumée entre l’œuvre réelle et la perception que l’on en a. Le blockbuster ne célèbre pas seulement le génie, il interroge aussi l’usure d’un mythe.
L’esthétique de la discorde
Pourquoi Renoir divise-t-il autant ? Le grief le plus récurrent, celui qui anime les débats les plus vifs, tient à la nature même de sa technique. Pour ses détracteurs, sa peinture manque de structure. Là où Cézanne cherchait la géométrie sous la nature, Renoir semble se contenter de faire flotter des masses de chair et de fleurs dans une atmosphère vaporeuse. C’est cette sensation de « flou » permanent, de manque de rigueur dans le dessin, qui nourrit les arguments de ceux qui estiment qu’il ne maîtrisait pas les fondamentaux de son art. On l’accuse d’avoir confondu la lumière avec le sucre, la douceur avec la mollesse.
Le débat prend parfois des tournures presque politiques. Dans un monde de l’art qui valorise souvent la rupture, la souffrance ou l’engagement, le bonheur ostentatoire de Renoir passe pour une faute de goût, voire pour une forme d’aveuglement. On se demande si cette obsession pour la beauté facile, pour ces femmes-fleurs et ces enfants radieux, n’était pas une fuite devant les réalités sociales de son temps. C’est ici que la division s’installe durablement : d’un côté, les défenseurs d’une peinture plaisir, héritière de Fragonard et de Watteau ; de l’autre, les partisans d’un art plus exigeant, qui refusent de voir dans le pinceau un simple instrument de séduction visuelle.
La figure de l’impressionniste légendaire en procès
Il est rare qu’un artiste de ce calibre soit soumis à un tel examen de conscience collectif. Le statut de « légende » agit normalement comme un bouclier, protégeant l’œuvre des remises en question trop brutales. Mais avec Renoir, le bouclier est fissuré. L’idée même qu’il puisse « être mauvais » en peinture n’est plus une boutade de salle de garde, mais une hypothèse sérieusement discutée par des experts et des amateurs éclairés. Ce n’est pas son importance historique qui est niée — personne ne peut lui retirer son rôle dans l’aventure impressionniste — mais bien la qualité intrinsèque de son exécution technique à partir d’une certaine période de sa vie.
La fin de sa carrière est particulièrement scrutée. Ses nus de plus en plus rouges, ses formes de plus en plus dilatées, sont-ils le fruit d’une recherche ultime sur la vibration colorée ou le signe d’un déclin de la précision ? La question reste ouverte et alimente le fil conducteur de l’exposition actuelle. En confrontant les chefs-d’œuvre de la maturité aux toiles plus controversées de la vieillesse, les commissaires d’exposition ne cherchent pas à trancher le débat, mais à montrer comment une légende se construit aussi sur ses zones d’ombre et ses malentendus. Renoir est devenu l’artiste que l’on adore détester, ou que l’on déteste adorer, ce qui est peut-être, après tout, la preuve d’une pertinence persistante.
Une fracture culturelle et générationnelle
Le clivage autour de l’œuvre de Renoir révèle également un changement de paradigme dans notre manière de consommer l’art. Le public d’aujourd’hui, nourri d’images numériques et de contrastes violents, a parfois du mal à se retrouver dans les subtilités laiteuses de la palette de l’artiste. Ce qui était perçu comme une audace lumineuse en 1880 est parfois ressenti comme une fadeur kitsch en 2024. Le procès en incompétence intenté à Renoir est aussi le reflet d’une époque qui suspecte la beauté d’être une manipulation. Le « sucre » de ses toiles devient indigeste pour une sensibilité contemporaine qui préfère souvent l’aspérité.
Pourtant, cette division de l’opinion est une aubaine pour les institutions. Rien n’est plus préjudiciable à un artiste que l’indifférence. En devenant un sujet de discorde, en provoquant des réactions presque épidermiques, Renoir sort de la catégorie des « peintres pour salles d’attente » pour redevenir un sujet de conversation vivant. La question « Renoir était-il vraiment doué ? » n’est pas une insulte à son héritage, mais une invitation à regarder ses tableaux avec une attention neuve, débarrassée de la dévotion automatique que l’on doit aux grands noms. En interrogeant ses faiblesses supposées, on finit paradoxalement par redécouvrir la force brute d’un peintre qui, quoi qu’on en dise, a imposé sa vision du monde à des générations de spectateurs.
L’exposition qui parcourt le globe actuellement ne propose pas une hagiographie, mais une confrontation. Entre ceux qui voient en lui le dernier des maîtres classiques et ceux qui n’y voient qu’un décorateur inspiré, le fossé ne se comblera probablement jamais. Et c’est peut-être là le véritable succès de ce tour du monde : prouver que même un siècle après sa mort, un impressionniste peut encore déclencher des passions aussi inflammables. La peinture de Renoir n’a rien perdu de sa capacité à troubler, non plus par son sujet, mais par le simple fait de son existence et de sa technique. Au-delà du « bien » ou du « mal » peindre, il reste cette présence physique, charnelle, qui continue de hanter les musées et de bousculer nos certitudes sur ce que doit être l’art.


