L’Espagne selon Almodóvar : une odyssée de passion et de couleurs
Au cœur de Madrid, à quelques encablures des arènes de Las Ventas, se dresse un bâtiment des années 1990 à la façade de terre cuite presque banale. C’est ici, dans les bureaux de sa société de production El Deseo, que Pedro Almodóvar a bâti son empire cinématographique. Pour le voyageur cinéphile, l’endroit ressemble à une cathédrale dédiée à la culture post-franquiste, où les affiches de films iconiques — du talon-pistolet de « Talons Aiguilles » au portrait vibrant de « Tout sur ma mère » — font office de vitraux contemporains.
À 66 ans, celui qui fut l’enfant terrible de la Movida s’apprête à dévoiler son vingtième long-métrage, « Julieta ». Ce nouveau chapitre marque une rupture esthétique majeure. Loin de l’exubérance camp et de l’humour corrosif qui ont fait sa gloire, Almodóvar explore ici une géographie plus austère : les côtes embrumées de la Galice et les sommets sauvages des Pyrénées servent de décor à un drame de la disparition et de l’angoisse maternelle.
De la Mancha à la Movida : une vie de fictions
Le destin d’Almodóvar est indissociable des paysages espagnols. Né dans une petite ville agricole de La Manche, il a puisé son génie narratif dans les récits de sa mère, Francisca Caballero. Cette dernière, qui lisait et écrivait des lettres pour ses voisins illettrés, lui a appris que la réalité a parfois besoin d’une touche de fiction pour être supportable. « Elle m’a enseigné la différence entre la vérité et le récit », confie le réalisateur, qui a passé son enfance à écouter les conversations des femmes, véritable matrice de son œuvre.
Arrivé à Madrid à l’âge de 18 ans, Almodóvar s’est forgé seul, entre un emploi alimentaire à la compagnie de téléphone Telemundo et des nuits blanches passées dans les cabarets underground. Sous le pseudonyme de Patty Diphusa, il rédigeait des chroniques acides, tout en se produisant sur scène dans des duos néo-punk provocateurs. Cette énergie brute s’est transformée, au fil des décennies, en une maîtrise technique absolue. Sur ses plateaux, il contrôle chaque détail, allant jusqu’à rapporter des livres de son propre appartement pour décorer le fond d’une étagère, par souci d’authenticité.
Le sanctuaire intérieur d’un maître exigeant
Si Almodóvar a souvent été critiqué pour sa vision parfois crue de la société, ses pairs, à l’instar de John Waters, voient en lui le meilleur cinéaste au monde. Son talent réside dans sa capacité à transformer des obsessions locales et des thématiques transgressives — religieuses, sexuelles ou marginales — en émotions universelles. Il a su créer un panthéon de « chicas Almodóvar », ces actrices puissantes comme Rossy de Palma ou Penélope Cruz, inspirées par les personnages de Garcia Lorca, souvent plus audacieuses et résilientes que leurs homologues masculins.
Aujourd’hui, le cinéaste mène une vie plus calme dans son appartement art déco de Madrid. S’il ne court plus les fêtes nocturnes, il reste un spectateur insatiable, fréquentant les salles obscures deux fois par semaine. Entre deux séances, il marche, lit deux ou trois livres par semaine et peaufine ses scripts avec son frère Agustín. Bien que son corps ne possède plus la vigueur de ses débuts, l’esprit du maître reste intact. « Je referais tout de la même manière si je le pouvais », assure-t-il, prêt à emmener ses spectateurs vers de nouveaux horizons de douleur et de beauté.


