Salesforce et Brunello Cucinelli : l’IA de luxe prend une dimension inédite au capital de Solomei AI

Salesforce Brunello Cucinelli Solomeo
Photo © Salesforce — via https://www.salesforce.com/it/blog/incontro-brunello-cucinelli-solomeo/

L’algorithme et la conscience : quand la Silicon Valley s’invite à Solomeo

L’histoire ne débute pas dans l’enceinte feutrée d’une salle de conseil d’administration, mais autour d’une table à San Francisco, en 2016. Ce soir-là, Marc Benioff, le flamboyant fondateur de Salesforce, et Kevin Systrom, l’un des pères d’Instagram, reçoivent un invité dont le nom résonne comme une promesse de temps long et de dignité artisanale : Brunello Cucinelli. L’entrepreneur ombrien, connu pour avoir transformé le cachemire en un manifeste humaniste, ne vient pas parler de marges opérationnelles. Il vient exposer sa vision d’une économie qui placerait l’âme au centre des profits. Ce dialogue, entamé sous le ciel de Californie, vient de franchir une étape décisive avec l’entrée officielle de Salesforce au capital de Solomei AI, la structure technologique qui couve le projet Callimacus.

Cet investissement marque la reconnaissance par le géant américain d’un modèle de développement singulier. Solomei AI, soutenue par Foro delle Arti — la holding de la famille Cucinelli —, n’est pas une start-up comme les autres. Elle est le fruit d’une gestation lente, nourrie par les « Universal Symposiums on Soul and Economics » organisés dans le village médiéval de Solomeo. C’est là, entre deux oliveraies, que Benioff, Reid Hoffman (LinkedIn) ou encore Kevin Scott (Microsoft) sont venus, année après année, confronter leurs algorithmes à la philosophie platonicienne. De ces échanges est née une conviction : l’intelligence artificielle ne doit pas être une prison de données, mais un outil de libération pour l’utilisateur.

Callimacus ou la fin de l’ère des pages fixes

Au cœur de cette alliance se trouve une plateforme au nom évocateur : Callimacus. Derrière cette référence au poète et bibliothécaire antique se cache une rupture technologique majeure. L’idée défendue par Brunello Cucinelli et Marc Benioff est de mettre fin à la dictature de la navigation prédéterminée. Aujourd’hui, explorer un site web revient souvent à s’engouffrer dans un labyrinthe de catégories, de menus déroulants et de chemins tracés par des développeurs. Callimacus propose de balayer ces structures rigides au profit d’un web « parlant », capable de s’adapter en temps réel à l’intention de celui qui le consulte.

Le concept repose sur une interface intuitive où les pages fixes disparaissent. L’utilisateur n’est plus un simple « visiteur » subissant une architecture logicielle ; il devient l’acteur d’une expérience fluide où la plateforme accompagne son désir sans lui imposer de parcours. Cette vision a trouvé son premier champ d’application concret en janvier 2026, lors du lancement du nouveau portail e-commerce de la maison Brunello Cucinelli. Ce test grandeur nature a servi de preuve de concept pour Solomei AI, démontrant que la haute technologie peut s’effacer derrière la simplicité d’un dialogue quasi humain.

Pour Brunello Cucinelli, président de Solomei AI, ce projet est l’aboutissement de trois ans de travaux acharnés impliquant des mathématiciens, des ingénieurs, mais aussi des philosophes. Cette approche pluridisciplinaire vise à créer un langage qui ne soit pas uniquement binaire. L’ambition est claire : accélérer le développement de Callimacus pour en faire un standard européen et nord-américain, transformant radicalement la manière dont les marques et les institutions interagissent avec leur public sur le plan numérique.

Les enjeux financiers d’une souveraineté numérique

Si les montants officiels de l’opération restent confidentiels, les estimations circulant dans les milieux financiers, notamment relayées par le Corriere della Sera, évoquent une valorisation de Solomei AI oscillant entre 70 et 100 millions d’euros. L’arrivée de Salesforce au capital ne se limite pas à un simple apport de liquidités. Elle s’inscrit dans une stratégie globale du groupe américain, qui a récemment annoncé un plan d’investissement massif d’un milliard de dollars en Italie sur cinq ans. Ce programme prévoit l’ouverture d’un nouveau siège à Milan, un renforcement des effectifs et une offensive majeure sur la formation à l’intelligence artificielle pour le secteur privé et public.

Toutefois, cette transaction n’est pas qu’une affaire de chiffres. Elle touche à la souveraineté technologique de l’Italie. En raison de la nature stratégique des actifs de Solomei AI, l’opération est soumise à la procédure du « Golden Power ». Ce dispositif législatif permet au gouvernement italien de scruter, et éventuellement de conditionner, les investissements étrangers dans des secteurs jugés vitaux pour l’intérêt national. Le closing définitif est donc suspendu au feu vert de la Présidence du Conseil des ministres. Cette vigilance administrative souligne l’importance de Callimacus : on ne parle plus seulement d’un outil de vente en ligne, mais d’une brique technologique fondamentale capable de redéfinir les standards de l’échange de données.

L’entrée de Salesforce au côté des fondateurs et des actionnaires historiques, dont Foro delle Arti, garantit à Solomei AI une puissance de frappe commerciale inédite. L’objectif est désormais de déployer les capacités de recherche ingénieristique de la plateforme à une échelle industrielle, tout en préservant l’éthique numérique qui a présidé à sa création.

De Solomeo à la conquête globale : une éthique du code

Le lien qui unit Marc Benioff et Brunello Cucinelli dépasse le cadre des affaires. Il illustre une tentative de réconcilier deux mondes que tout semble opposer : la vitesse exponentielle de la tech et la lenteur contemplative de l’artisanat d’art. En invitant Cucinelli sur la scène de Dreamforce, la grand-messe annuelle de Salesforce, Benioff a cherché à insuffler une dose de supplément d’âme à une industrie souvent critiquée pour son aridité morale. À l’inverse, Cucinelli a trouvé dans le cloud un moyen de pérenniser son rêve de « capitalisme humaniste ».

Callimacus est le descendant direct de ces échanges. Le projet n’aurait sans doute jamais vu le jour sans cette volonté commune de sortir des sentiers battus de l’ingénierie classique. En intégrant des humanistes dans le processus de création logicielle, Solomei AI a fait le pari que la machine de demain devra savoir écouter avant de proposer. Cette philosophie de l’IA « parlante » et intuitive s’oppose aux modèles de recommandation intrusifs qui saturent actuellement le web. Il s’agit de redonner de la dignité au « navigateur » internet, en respectant son intelligence et sa liberté de mouvement.

L’expansion commerciale prévue en Europe et en Amérique du Nord sera le véritable test pour cette vision. Il s’agira de prouver qu’un produit né dans la quiétude de l’Ombrie peut rivaliser avec les géants de la côte ouest, tout en conservant son identité. La réussite de Callimacus pourrait ouvrir la voie à une nouvelle génération d’applications où l’efficacité technique ne serait plus l’unique baromètre du succès, mais où la fluidité du rapport humain et l’éthique de la donnée deviendraient des critères de luxe essentiels. Dans ce futur proche, le code ne sera plus seulement une suite de zéros et de uns, mais peut-être, enfin, une forme de poésie fonctionnelle.