La domestication du métal
L’industrie lourde se cache parfois dans les angles de nos salons. L’aluminium, avec sa froideur apparente et sa rigueur mécanique, porte en lui l’imaginaire des chaînes de montage et de l’architecture fonctionnelle. Le faire plier pour lui imposer l’intimité d’un espace de vie relève d’un exercice d’équilibriste. C’est précisément sur cette ligne de crête que se sont aventurés Andrea Trimarchi et Simone Farresin. Les deux fondateurs du studio Formafantasma ont profité de l’édition 2026 du Salone del Mobile.Milano pour présenter le fruit de leur dernière collaboration avec l’éditeur italien Pedrali. Intégrée à la scénographie du parcours #PedraliGentleHabitat, leur nouvelle ligne de mobilier s’empare d’une technique brute pour lui insuffler une douceur inattendue.
Le point de départ de cette proposition ne réside ni dans un dessin, ni dans une inspiration purement formelle, mais dans un procédé de fabrication : l’extrusion. Cette technique, qui consiste à forcer une matière à travers une filière pour lui donner une forme continue, sert ici de socle à une réflexion plus vaste sur la réduction de la complexité. En choisissant d’explorer les limites de cette méthode industrielle, les designers parviennent à concevoir des pièces où l’économie de moyens ne se fait jamais au détriment de l’exigence plastique.

L’architecture du vide
Le résultat de cette démarche monomatériau se décline sous les traits de tables basses et de consoles. Tout le vocabulaire de la gamme repose sur un parti pris structurel précis. Le piétement abandonne l’idée du bloc massif pour privilégier l’assemblage. Trois profils d’aluminium extrudé, distincts par leur face concave, viennent s’imbriquer les uns aux autres. Cette jonction crée un pilier dont le cœur reste totalement creux. La matière est évidée, affinée jusqu’à sa limite d’efficacité.
Ce choix d’un centre vide allège considérablement la structure, tant sur la balance qu’à l’œil. L’aluminium devient aérien. La concavité des trois éléments de base ne répond pas uniquement à un impératif de stabilité ; elle agit comme un capteur de lumière. Les courbes rentrantes accrochent l’éclairage ambiant, modulent les ombres et cassent la raideur inhérente au métal. Les transitions fluides entre chaque section profilée installent un rythme continu, presque organique. Sous cet angle, la pièce cesse d’être un simple objet utilitaire pour devenir un élément cinétique qui réagit à son environnement.
Variations sur un profil continu
L’utilisation exclusive de l’aluminium recyclé et recyclable ancre le projet dans une logique de pérennité, renforcée par la résistance naturelle du matériau face aux altérations du temps. Cette base, pensée comme une matrice, offre une grande liberté typologique. Pour les tables basses, de format carré ou circulaire, le piétement tridimensionnel s’utilise à l’unité. Lorsqu’il s’agit de soutenir les plateaux plus vastes des tables rectangulaires ou des consoles, le système se dédouble simplement.

Le plateau lui-même prolonge la rigueur de l’ensemble tout en y apportant une nuance. Sur certaines déclinaisons, les concepteurs ont introduit un léger rabat vers le bas. Ce pli ininterrompu, qui court sur l’intégralité du périmètre, vient ceindre la surface plane et marquer la frontière de l’objet avec une netteté absolue. Pour achever la rupture avec l’aspect brut de la fonderie, le métal est recouvert de finitions laquées très brillantes ou traité par anodisation. Le traitement de surface efface les dernières traces de l’usine pour ancrer définitivement le mobilier dans un registre décoratif exigeant.
La fonction extraite
Le choix du nom de cette ligne, Estratto, résume à lui seul la philosophie de Formafantasma. Le terme italien désigne littéralement l’action de tirer, de prélever. Les créateurs assument la double lecture du mot. Il désigne d’abord, de manière très frontale, la réalité technique de l’extrusion, le fait de pousser la matière au travers d’un moule.
Mais au-delà de la méthode de façonnage en usine, Estratto évoque l’idée de prélever une possibilité singulière au sein d’un système infini. L’aluminium extrudé sort des machines sous la forme d’un profilé virtuellement sans fin. Couper ce profilé pour en faire un pied de table, c’est en isoler un fragment. Comme le soulignent les designers, l’enjeu est d’extraire une fonction domestique spécifique à partir d’un élément générateur continu. La table n’est plus simplement fabriquée ; elle est prélevée dans un flux industriel ininterrompu, figée dans une longueur précise pour trouver sa place au centre d’une pièce.


