Le crépuscule d’une icône : le Star on 18 tire sa révérence à Chelsea
À l’angle de la 10e Avenue et de la 18e Rue, une page de l’histoire new-yorkaise se tourne. Le Star on 18, ce « diner » immuable qui semblait défier le temps et la métamorphose brutale de Manhattan, s’apprête à fermer ses portes. Pour ce bastion de la cuisine populaire, le centenaire n’était plus très loin, mais la pression immobilière d’un quartier devenu ultra-prisé a fini par l’emporter.
L’ironie du sort veut que ce soit son emplacement privilégié, juste en face de la High Line, qui ait causé sa perte. Autrefois entouré de terrains vagues, le restaurant est aujourd’hui cerné par le luxe. La transformation de l’ancienne voie ferrée aérienne en promenade végétalisée a propulsé Chelsea dans une nouvelle ère, où le mètre carré se négocie à prix d’or, laissant peu de place aux structures historiques en métal argenté.
Une relique des « wagons-restaurants » du New Jersey
Le Star on 18 appartient à une espèce en voie de disparition : il ne reste plus que trois établissements de ce type dans tout Manhattan. Ces structures étaient autrefois préfabriquées dans le New Jersey, conçues pour imiter l’esthétique des wagons-restaurants ferroviaires, puis transportées par camion jusqu’à leur destination finale. Omniprésents au milieu du XXe siècle, ces « railroad cars » sont devenus les symboles d’une Amérique laborieuse et conviviale.
L’histoire de ce lieu est aussi celle de l’immigration. Dans les années 1980, le bâtiment, alors baptisé « Corfu Diner », portait fièrement ses racines grecques malgré une façade marquée par les années et les graffitis. À la fin du siècle dernier, la famille Gioulis a repris le flambeau. Betty, la propriétaire actuelle, gère l’établissement avec cette résilience typique des restaurateurs new-yorkais, même si elle confie aujourd’hui regarder vers d’autres horizons, notamment du côté de Long Island City.
Un carrefour social entre bacon et néons
À l’intérieur, rien n’a vraiment changé. Le Star on 18 est resté l’un des derniers refuges où la mixité sociale est une réalité quotidienne. Sous les lumières crues et entre les banquettes bleues et jaunes, les chauffeurs de bus croisent les agents d’entretien de la High Line, tandis que des familles de touristes s’étonnent devant la longueur de la carte plastifiée. Du « Diet Delight » au poulet-épinards jusqu’aux assiettes de bacon croustillant, la cuisine y est généreuse, sans fioritures.
La fermeture se prépare sans grand fracas, presque dans l’indifférence des passants pressés qui arpentent les trottoirs de Chelsea. Pour les habitués, c’est la fin d’un point de repère, un « obstiné de la résistance » qui offrait encore un peu de désordre et de couleur au milieu d’une métropole de verre et de béton de plus en plus aseptisée. Si Betty parvient à concrétiser son nouveau projet de l’autre côté de l’East River, une nouvelle étoile pourrait naître, mais une part de l’âme de la 10e Avenue s’éteindra définitivement avec le dernier service du Star on 18.


