Herzog & de Meuron innovent avec une logique architecturale au cœur du mobilier

Herzog de Meuron architectural furniture design
Photo © ArchDaily — via https://www.archdaily.com/1148656/made-to-measure-herzog-and-de-meurons-architectural-approach-to-furniture-design

La collection MTM (Made to Measure), dévoilée lors de la Milan Design Week 2026, incarne une approche novatrice où cohérence géométrique, savoir-faire artisanal et flexibilité se rencontrent. Elle illustre avec brio la continuité de la démarche architecturale du cabinet Herzog & de Meuron, transposée avec subtilité dans l’univers du mobilier.

Une logique architecturale à l’échelle du meuble

Herzog & de Meuron continuent avec MTM (Made to Measure) d’explorer une idée qui leur est chère : concevoir un système capable de générer de la variété tout en conservant une absolue cohérence. Présentée par l’éditeur UniFor, cette collection transpose dans le domaine du mobilier une méthodologie qui structure leur architecture depuis des décennies. La logique semble simple en apparence — une géométrie constante et une structure lisible — mais son application, au gré des variations de fonctions et de matériaux, relève d’une véritable prouesse d’ingénierie.

Le projet ne cherche pas à imposer la pièce unique ou l’œuvre sculpturale. Il propose au contraire un vocabulaire constructif fluide, capable de s’étendre, de se réduire ou de se recomposer au gré des espaces. C’est ici que réside sa plus grande force. Dans un secteur souvent séduit par l’effet de signature ostentatoire, MTM érige la discipline architecturale en rempart contre la spontanéité éphémère ou le simple caprice stylistique.

Une grammaire commune au service de l’usage

Cette gamme déploie un vaste répertoire : tables, bancs, canapés, tables basses, daybed, et même une table de ping-pong. À l’observation, une évidence s’impose : l’ensemble repose sur une inclinaison stricte de 12 degrés, véritable fil rouge visuel que l’on retrouve du piètement jusqu’à la ligne de fuite des plateaux. Cette règle géométrique unique sert de colonne vertébrale à des usages pourtant radicalement distincts.

Le meuble devient ainsi une micro-infrastructure, un système agile pensé pour s’adapter aux environnements pluriels — bureaux, institutions culturelles, espaces d’enseignement ou lieux publics — sans jamais diluer son identité visuelle. Cette approche fait écho aux réalisations les plus rigoureuses de Herzog & de Meuron, où la forme n’est jamais un postulat, mais la résultante d’un cahier des charges d’une précision millimétrée.

Le détail de construction comme signature

L’essence même de cette collection réside dans un détail presque imperceptible au premier regard : l’assemblage des quatre poutres en bois massif. UniFor et Herzog & de Meuron réinterprètent ici un procédé traditionnel d’emboîtement, ancré dans l’ébénisterie d’art. Le dessin de l’articulation garantit la stabilité et la solidité de la structure par la seule force de sa géométrie, reléguant les fixations classiques au second plan.

À cette noblesse artisanale s’articule une ingénierie de pointe : des tiges métalliques, subtilement dissimulées au cœur des poutres, créent une tension permettant de franchir des portées spectaculaires. L’intention n’est pas de masquer la technique ou de la farder, mais de la rendre pleinement lisible. Chez Herzog & de Meuron, la construction outrepasse sa fonction primaire pour devenir un véritable langage.

Dialogue des matières et temporalité

Si le bois massif constitue la trame structurelle de la collection, les plateaux introduisent des variations sensorielles sophistiquées : chêne naturel, verre teinté, travertin ou encore pierre Lepanto Red. Une déclinaison en acier poli miroir vient enrichir ce vocabulaire, tandis que les éléments d’assise font la part belle au liège. Ce dernier matériau a été sélectionné tant pour la chaleur de sa texture que pour sa propension à se patiner, inscrivant ainsi l’objet dans la durée et la mémoire.

Ce parti pris matériel contourne l’écueil de l’uniformité sans pour autant céder à l’hétérogénéité purement décorative. Le liège, signature récurrente dans l’œuvre des architectes bâlois, insuffle une douceur bienvenue qui tempère la rigueur de l’ensemble. L’esthétique globale demeure d’une sobriété assumée, frôlant parfois une noble austérité, sans jamais basculer dans la froideur.

Non Places : repenser la scénographie

La collection a été révélée au sein de Non Places, une installation conceptuelle imaginée par le Studio Klass, dialoguant avec Giuditta, une autre création signée Herzog & de Meuron. Pensé par UniFor, cet écrin affranchit le mobilier des codes traditionnels et de la routine de la vitrine commerciale pour lui offrir une véritable dimension spatiale et conceptuelle.

Le choix de ce titre est éminemment symbolique. Il convoque l’idée de lieux de transition, ces espaces hybrides à la frontière de l’intime et du public. L’installation embrasse cette ambiguïté et rejette le lissage d’un design contemporain parfois trop formaté. Elle laisse le soin à la structure des objets de dicter le récit, plutôt que de mimer un mode de vie idéalisé.

En s’associant à UniFor, figure historique de l’aménagement depuis 1969, l’agence bâloise prolonge sa philosophie à l’échelle de l’objet. L’un apporte la vision architecturale, l’autre l’excellence manufacturière. Ensemble, ils ne livrent pas une simple collection, mais un manifeste constructif. Dans un marché souvent saturé par l’obsolescence esthétique, MTM rappelle qu’une pièce de mobilier peut se penser comme une architecture à part entière. Une proposition empreinte d’une élégante discrétion, confirmant que dans la sphère du design, les silences sont souvent les plus éloquents face à l’épreuve du temps.