À Bengaluru, l’exposition « Mapping Periphery & Centre » explore la pluralité de l’art contemporain indien en mettant en lumière des pratiques issues de diverses régions. En favorisant le dialogue entre territoires et traditions, l’événement interroge un écosystème culturel où les espaces de convergence demeurent encore trop restreints.
Bengaluru : un carrefour entre périphérie et centre
Au cœur du Karnataka, le Chitrakala Parishath s’affirme comme un véritable point de ralliement, oscillant avec justesse entre institution culturelle et espace public. C’est dans cet écrin que la deuxième édition du festival national Namma Art Bengaluru a récemment accueilli l’exposition Mapping Periphery & Centre – Un dialogue pan-indien. Imaginé par l’historienne de l’art et commissaire Lina Vincent, ce projet réunit plus de soixante plasticiens venus de tous horizons, déclinant des médiums allant de la peinture à l’installation monumentale, en passant par la sculpture et les techniques mixtes. Une amplitude créative rare qui dresse un panorama saisissant de la scène actuelle.
Une curation organique pensée comme un dialogue
Lina Vincent privilégie ici une démarche souple, nourrie de recherches approfondies et de conversations intimes avec les créateurs. Loin des approches curatoriales rigides qui se transforment souvent en vitrines d’apparat au détriment de l’échange, la cohérence de l’accrochage naît du contraste. C’est dans le frottement des esthétiques et des univers que se dessine une cartographie d’une Inde résolument moderne, où les narrations personnelles croisent des enjeux universels tels que la mémoire collective, la migration, l’écologie ou l’héritage identitaire.
La sélection se veut un miroir fidèle de ce foisonnement : Arunkumar H.G., Balaji Ponna, Bhartti Verma, Chippa Sudhakar, Girish Kulkarni, Harsha Durugadda, Kanchan Chander, Manveer Singh, Nikhileswar Baruah, Prashant Pandey, Rani Rekha, Ruchita Madhok, Shanker Kumawat, Shweta Raina, Venugopal VG, Shyam Pahapalkar, Venkat Raman Singh Shyam, Harsha Kancharla, sans oublier Mayur et Tushar Vayeda. Loin d’être un simple exercice de style, cette multiplicité souligne l’indépendance de la scène indienne, qui refuse de s’inféoder à une école unique ou à une géographie centralisée.
Ancrages territoriaux et expressions mouvantes
De nombreux créateurs revisitent les traditions vernaculaires pour mieux s’en affranchir. Venkat Raman Singh Shyam, par exemple, réactive l’héritage séculaire gond à travers des formes d’une modernité absolue. Parallèlement, les frères Mayur et Tushar Vayeda, issus de la communauté warli du Maharashtra, transcendent leur vocabulaire visuel tribal pour aborder des urgences contemporaines comme la préservation de l’environnement. D’autres, à l’image de Chippa Sudhakar ou Shanker Kumawat, puisent leur inspiration dans la ruralité, l’artisanat et l’épure des rythmes quotidiens.
La force majeure de l’exposition réside dans cette tension palpable entre continuité et rupture. L’accrochage évite habilement l’écueil du folklore décoratif, qui tend trop souvent à lisser cette richesse au profit d’une scénographie spectaculaire mais désincarnée. Ici, les motifs, les corps, les architectures et les matières deviennent autant de strates mémorielles que d’outils critiques pour décrypter la société indienne.
L’urgence de nouveaux espaces de diffusion
Au-delà des œuvres, Lina Vincent souligne la nécessité impérieuse de multiplier les lieux ouverts à de telles expérimentations, particulièrement à Bengaluru. En contrepoint des traditionnels « white cubes », ces galeries institutionnelles parfois trop impersonnelles ou élitistes, l’écosystème culturel indien souffre d’un manque criant d’espaces intermédiaires. Ces lieux hybrides sont pourtant indispensables pour expérimenter, débattre et engager un public plus vaste. Paradoxalement, la croissance économique fulgurante de la métropole ne s’accompagne pas toujours d’une politique de développement d’infrastructures artistiques flexibles et accessibles.
Poursuivant cet engagement, la commissaire prendra prochainement la direction de la section arts visuels d’Abhivyakti City Arts, à Ahmedabad. Le programme, prévu du 27 novembre au 13 décembre, ambitionne de décloisonner les pratiques, de démocratiser l’accès à l’art et de déconstruire l’idée qu’une exposition ne serait qu’une simple juxtaposition d’œuvres.
Le projet porté par le Karnataka Chitrakala Parishath s’inscrit finalement dans une tradition chère aux institutions culturelles du pays : celle d’allier transmission, exigence critique et visibilité. En parcourant Mapping Periphery & Centre, le visiteur ne trouve aucune réponse dogmatique, mais traverse une succession de passerelles sensibles. C’est là le plus bel hommage rendu à l’art contemporain indien : refuser de figer un centre illusoire, pour mieux révéler comment ses multiples périphéries en redessinent inlassablement les contours.


