L’exposition « Intimate Anatomies » révolutionne la perception du corps à St. Moritz

St Moritz Intimate Anatomies exposition
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L’envers de la chair

L’époque exige une transparence absolue, une lisibilité immédiate des formes et des visages. Les filtres lissent l’épiderme, les algorithmes standardisent les silhouettes, et le regard contemporain s’est habitué à consommer des anatomies plates, réduites à leur plus stricte fonction d’image. C’est précisément contre cette tyrannie du contour que se dresse Intimate Anatomies. Le projet curatorial abrité par l’antenne de Hauser & Wirth à St. Moritz prend le parti inverse : celui de l’opacité, de la tension interne et du tumulte sensoriel.

Loin des archétypes de la muse ou de la beauté figée, l’exposition programmée du 11 juillet au 29 août 2026 s’attaque à la notion même de portrait humain. Les cimaises de la galerie grisonne rassemblent trois trajectoires esthétiques distinctes — Maria Lassnig, Carol Rama et Cathy Josefowitz — pour articuler une réflexion commune. Ici, l’enveloppe charnelle n’est plus ce territoire familier que l’on scrute de l’extérieur. Elle mute pour devenir une géographie intime, un réceptacle de pressions, de mouvements inachevés et de pulsions brutes. L’enjeu n’est pas de flatter la rétine, mais d’imposer une physicalité qui dérange, qui pèse, et qui échappe obstinément aux classifications rassurantes du marché de l’art.

Le vertige de la sensation interne

Toute tentative de comprendre la figure humaine chez Maria Lassnig nécessite d’abandonner l’idée de ressemblance. Son approche s’ancre dans une démarche viscérale où la peinture sert de sismographe aux ressentis nerveux et musculaires. L’artiste autrichienne ne peint pas ce qu’elle voit dans un miroir ; elle traduit sur la toile l’endroit où la douleur vrille, où l’inconfort s’installe, où la tension musculaire déforme la perception de soi.

Ses toiles agissent comme des radiographies émotionnelles. Les distorsions qui frappent ses sujets ne relèvent d’aucun jeu formel gratuit. Elles sont la conséquence directe d’une méthode qui privilégie la proprioception sur l’observation extérieure. La référence à la phénoménologie de Maurice Merleau-Ponty trouve ici une résonance frappante : la chair n’est plus traitée comme un objet passif posé dans un décor, mais s’affirme comme le filtre absolu par lequel nous faisons l’expérience du monde. Les œuvres de Lassnig exigent du regardeur qu’il ressente l’étirement, la compression, l’étrangeté de son propre squelette. C’est un exercice de bascule vertigineux, où l’autoportrait abandonne la vanité pour épouser la vérité abrupte de la biologie.

L’architecture rugueuse de la pulsion

Si Lassnig sonde la mécanique interne des sensations, le travail de Carol Rama opère sur un registre nettement plus abrasif. Les pièces sélectionnées pour cet accrochage, couvrant une période s’étendant des années 1930 aux années 1960, témoignent d’une énergie farouchement hétérodoxe. Sur la toile ou le papier, Rama orchestre des collisions plastiques où des fragments d’anatomie côtoient des références sexuelles explicites et des matériaux radicalement exogènes aux beaux-arts.

Les notes d’intention de la galerie soulignent cette intrusion du vernaculaire et de l’industriel : la colle, les sprays aérosols, les résidus du quotidien viennent souiller la pureté académique du trait. Mais s’arrêter à la dimension purement transgressive de ces agencements serait commettre une erreur d’analyse. Rama n’est pas une simple artisane du scandale. Dans son vocabulaire, le désir n’est pas un sujet d’illustration, il devient un outil de construction. La pulsion sexuelle, l’angoisse ou la frénésie sont traitées comme des forces architecturales capables d’organiser la matière. Le corps participe charnellement à l’élaboration de l’œuvre, s’imposant comme une entité active, frondeuse, qui refuse d’être sagement contemplée.

La chorégraphie du manque

À l’opposé de cette matérialité rugueuse, la présence de Cathy Josefowitz introduit une fréquence plus silencieuse, presque fantomatique. Nourrie par une pratique intensive de la danse contemporaine, sa démarche navigue à l’intersection de la performance, du croquis et de l’huile. Là où d’autres cherchent à immortaliser une pose, Josefowitz s’évertue à capter l’évanouissement du mouvement.

Les archives d’Artsy et de Hauser & Wirth documentent cette obsession pour la fugacité. Le tracé, chez elle, ne délimite pas une masse. Il enregistre la mémoire d’un déplacement. Les figures semblent en perpétuelle négociation avec le fond, sur le point d’apparaître ou de s’effacer définitivement. Cette fragilité assumée confère à ses toiles une dimension mélancolique et vibrante. L’acte de peindre se transforme en une tentative désespérée de retenir une dynamique vouée à disparaître. Le support bidimensionnel n’enferme pas le danseur ; il offre au geste un espace de résonance infini, une trace résiduelle qui survit à l’épuisement des muscles.

Le poids du réseau institutionnel

Réunir ces trois visions sous le même toit exige une machinerie institutionnelle d’envergure. Fondée à Zurich en 1992, Hauser & Wirth s’est implantée dans la station engadinoise de St. Moritz en 2018. Ce choix géographique, ancré dans l’un des carrefours historiques du luxe alpin et du collectionnisme international, donne à l’exposition une résonance particulière. Le contraste entre le cadre très maîtrisé de la galerie suisse et la brutalité organique des pièces exposées crée une friction intellectuelle stimulante.

Ce regroupement offre surtout une légitimité historique croisée. Des pratiques artistiques longtemps étudiées en silos bénéficient ici d’un éclairage mutuel. Le regard de Lassnig, la matière de Rama et le mouvement de Josefowitz s’additionnent pour formuler une critique radicale de la neutralité figurative. Elles démontrent, ensemble, que représenter un être humain implique nécessairement d’engager un rapport de force avec l’espace, le regard social et la mémoire.

Une irréductible opacité

Le dialogue instauré au fil des salles ne délivre aucune conclusion définitive sur la nature de notre incarnation. Et c’est là sa force principale. En substituant le mystère de l’expérience vécue à l’évidence de l’apparence, l’accrochage sabote nos réflexes d’assimilation visuelle.

À l’heure de la surproduction d’images lisses et consommables, revendiquer l’inquiétude de la chair devient un acte de dissidence esthétique. L’anatomie, telle qu’elle est disséquée par ces trois artistes, résiste à la simplification. Elle demeure ce territoire sauvage, pétri de contradictions, qui continue de nous échapper au moment même où l’on croit l’avoir saisi.