L’exposition RM x SFMOMA : un pont inattendu entre art, collection privée et culture pop

RM SFMOMA exposition art
Photo © Deadline — via https://deadline.com/2026/10/bts-rm-kim-namjoon-sfmoma-art-debut-between-you-and-me-i-dont-know-why-but-i-like-it-1237115532/

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L’éloge de l’intuition : quand le vertige pop percute les archives muséales

Des murs peints d’un bleu profond encadrent une juxtaposition visuelle d’une liberté déconcertante. Sur un pan de cimaise, les lignes nerveuses et le langage codé de l’Américain Cy Twombly attirent l’œil. À quelques centimètres, des celluloïds originaux du personnage Pikachu et la silhouette familière de Doraemon répondent à cette abstraction. L’espace accueille également des éléments minéraux bruts et la maquette d’une habitation classique. L’assemblage frôle l’absurde, pourtant l’équilibre opère. Nous ne sommes pas dans les réserves secrètes d’un adolescent fortuné, mais au cœur du musée d’art moderne de San Francisco. Cette salle spécifique, baptisée avec une candeur assumée I Don’t Know, But I Like It, résume à elle seule la philosophie d’une expérimentation curatoriale qui bouscule les codes de l’institution californienne.

Le regard derrière ce désordre savamment orchestré appartient à Kim Namjoon, figure centrale du phénomène sud-coréen BTS, connu sous le pseudonyme de RM. Depuis le 3 octobre 2026 et jusqu’au 7 février 2027, le SFMOMA déploie RM x SFMOMA : Between You and Me. Le projet signe une première pour l’établissement : confier les clés de ses galeries à un artiste-collectionneur de cette envergure médiatique. En s’appuyant sur un corpus massif oscillant entre 150 et 200 pièces, l’accrochage force le dialogue entre les acquisitions intimes du musicien et les fonds historiques du musée.

Démanteler les hiérarchies de l’histoire de l’art

L’enjeu immédiat d’une telle proposition consistait à neutraliser la force de frappe d’une célébrité écrasante pour laisser respirer la matière artistique. Les équipes de conservation ont contourné le piège de la rétrospective didactique ou du panégyrique. La scénographie tourne le dos à la progression chronologique, un format qui aurait inévitablement figé la sélection coréenne dans une perspective académique figée. L’approche choisie privilégie le choc des correspondances, le frottement des matières et la collision des époques.

C’est précisément dans ces frictions que se révèle la substance du goût du collectionneur. L’accumulation de toiles de maîtres n’est pas utilisée ici comme un outil de validation sociale. Au contraire, le parcours tisse un maillage serré où les aplats vibrants de Mark Rothko, les découpes d’Henri Matisse ou l’organique sensualité de Georgia O’Keeffe croisent les trajectoires de figures majeures de la péninsule coréenne. Le visiteur découvre la profondeur méditative de Yun Hyong-keun, la rigueur de To Sangbong, les expérimentations de Nam June Paik et la poésie singulière de Chang Ucchin. Le geste muséal dépasse largement l’esthétique pure pour acquérir une épaisseur documentaire inédite : de nombreuses pièces de ces maîtres coréens n’avaient jamais franchi le Pacifique pour être montrées au public américain.

La trajectoire d’un œil en mouvement

La légitimité de RM dans les cercles de l’art contemporain ne s’est pas construite par opportunisme. Son éducation visuelle s’est forgée par l’expérience physique des œuvres. Tout bascule en 2018, lors d’un passage prolongé dans les salles du Art Institute of Chicago, une visite fondatrice qui déclenche chez lui une véritable boulimie de contemplation. Cette révélation intime s’est rapidement transformée en un engagement institutionnel méthodique.

Au fil des ans, le musicien a structuré son approche du mécénat. En 2020, une dotation majeure vient soutenir la fondation du Musée national d’art moderne et contemporain de Corée. Deux ans plus tard, le public du LACMA à Los Angeles découvre les œuvres à travers une médiation sonore portée par sa voix. Cette patiente implication vient de culminer avec sa récente nomination en tant que premier ambassadeur mondial de communication pour le Musée national de Corée. Ces jalons successifs éclairent le propos de l’exposition californienne. En confiant se sentir en permanence tiraillé « entre » de multiples géographies et états d’âme, RM donne la clé de lecture de ce projet : une cartographie mentale plus qu’un simple étalage de possessions.

Faire entrer le public par effraction

L’onde de choc de cette proposition curatoriale se mesure aussi dans les allées du musée. L’arrivée massive des communautés de fans modifie temporairement la sociologie de l’institution. Loin de s’en effrayer, le SFMOMA tente un pari d’une grande intelligence stratégique : utiliser cette ferveur comme un cheval de Troie. La scénographie ne cède aucune facilité au public néophyte, mais utilise la confiance absolue que ce dernier porte au musicien pour le confronter à des langages plastiques exigeants.

Ceux qui franchissent les portes de l’institution dans l’espoir de s’approcher de l’aura d’une idole pop se retrouvent ainsi captifs face à l’austérité d’une peinture abstraite coréenne des années 70 ou déstabilisés par l’art textile. La célébrité agit ici comme un simple passeur, s’effaçant rapidement au profit du silence requis par l’observation.

Dans une époque vampirisée par la consommation frénétique d’images éphémères, l’exposition formule une proposition à contre-courant. Elle défend l’idée qu’un attrait esthétique n’a pas toujours besoin d’être rationalisé ou justifié par un discours théorique lourd. En revendiquant le droit d’aimer sans expliquer, d’assembler la culture de masse japonaise avec les sommets de l’expressionnisme abstrait américain, cet accrochage ne fait pas que relier San Francisco à Séoul. Il réhabilite l’errance du regard et célèbre la persistance des formes silencieuses.