À la Pinacoteca di Brera, l’exposition Oman and Italy: Two Millennia of Cross-Civilisational Dialogue retrace deux millénaires d’échanges, mettant en lumière la profondeur des relations entre les deux territoires, bien au-delà du simple commerce.
Milan accueille une exposition qui transcende la simple juxtaposition d’objets : elle rappelle qu’entre Oman et l’Italie, l’histoire n’a pas uniquement vogué de port en port, mais s’est aussi tissée à travers les idées, les cartes, les manuscrits et les rites. À la Pinacoteca di Brera, le Musée national d’Oman a inauguré Oman and Italy: Two Millennia of Cross-Civilisational Dialogue, dans le cadre de son programme Oman Day. Ce parcours ambitieux retrace avec finesse près de deux millénaires d’échanges entre les rives de la Méditerranée et celles de l’océan Indien.
Une diplomatie culturelle patiemment bâtie
Ce projet est le fruit d’un dialogue de longue haleine. En avril 2025, Angelo Crespi, directeur général de Brera, s’était rendu à Mascate pour sceller une collaboration muséale d’envergure avec Jamal Al Moosawi, secrétaire général du Musée national d’Oman. La genèse de cette initiative témoigne d’une volonté d’inscrire cette relation culturelle dans la pérennité, loin des simples effets d’annonce institutionnels.
Le choix de Brera n’a rien d’anodin. L’institution milanaise, qui rassemble une pinacothèque, une bibliothèque nationale, le Palazzo Citterio et plusieurs espaces multimédias, bénéficie d’une aura et d’une autonomie propices aux grands partenariats internationaux. Le musée omanais y trouve une scène prestigieuse et érudite, idéale pour déployer un récit historique d’une grande justesse, esquivant avec brio l’écueil du folklore.
Du commerce antique à la transmission des savoirs
Le parcours s’ouvre sur l’Antiquité classique, époque où Oman occupait une position stratégique sur les routes maritimes et dans le commerce de l’encens. Les commissaires s’appuient sur les écrits de figures historiques telles que Strabon, Pline l’Ancien et Ptolémée, rappelant que la région façonnait déjà les cartes mentales du monde méditerranéen.
De fascinantes pièces archéologiques viennent matérialiser ce dialogue. Une figurine de serpent en bronze découverte à Saih al-Qa’a ou des fragments de poterie issus du site de Sallut côtoient des anses de récipients d’origine romaine, aux motifs ophidiens similaires, retrouvées sur l’île de Masirah. Ces artefacts témoignent d’échanges tangibles et profonds, ancrés dans la matière même des objets.
L’importance de l’encens est sublimée par une plaque portant une inscription sud-arabique ancienne, exhumée du port antique de Samharam. Le message est limpide : ces routes commerciales n’ont pas seulement charrié des essences précieuses, mais ont également véhiculé des pratiques, des valeurs et de vastes imaginaires esthétiques.
Cartes, manuscrits et circulation des idées
L’un des attraits majeurs de cette rétrospective réside dans sa dimension intellectuelle. L’exposition met en lumière de précieux manuscrits, des récits de voyage et des cartographies anciennes, illustrant la manière dont Oman fut observé et interprété par les savants et explorateurs italiens, à l’instar d’Angelo Legrenzi, Ludovico Marracci, Pietro della Valle ou Ludovico di Varthema.
Parmi ces trésors, le manuscrit d’Ahmad bin Majid al-Saadi, An Nuniyah al-Kubrah, fait figure de pièce maîtresse. Inscrit en 2025 au registre Mémoire du Monde de l’UNESCO, il consacre la place centrale d’Oman dans l’histoire de la science maritime. L’exposition juxtapose brillamment cette tradition avec des éditions européennes du Coran et des traités de jurisprudence islamique, soulignant la fluidité et la réciprocité de ces circulations intellectuelles.
Des traités sur l’anatomie de l’œil, des textes de droit imprimés à Zanzibar ou encore une traduction swahilie du Coran viennent compléter cet ensemble. Ces œuvres réaffirment une réalité historique captivante : le monde omanais fut un carrefour d’érudition foisonnant, au cœur des dynamiques mondiales de son temps.
Des résonances architecturales et maritimes
La scénographie tisse ensuite un parallèle inattendu entre les systèmes d’irrigation aflaj et les canaux introduits par les Arabes en Sicile durant la période arabo-islamique. Loin d’être purement formelle, cette comparaison rappelle que l’ingénierie et les techniques ont voyagé avec les hommes, s’enracinant parfois plus durablement que les empires eux-mêmes.
L’héritage bâti est également mis à l’honneur. L’évocation de l’ordre augustinien à Mascate, à travers la résidence Bait al-Greiza et le majestueux fort d’Al Mirani, révèle une stratigraphie historique fascinante. Les influences omanaises, italiennes et portugaises s’y superposent avec nuance. Cette approche, presque archéologique dans sa rigueur, n’élude pas la complexité des rapports de force historiques ; elle observe au contraire comment ces flux ont laissé des empreintes indélébiles dans la pierre et le paysage.
Venise, Murano et les échos contemporains
Le fil conducteur entre Oman et l’Italie passe inévitablement par Venise. Les récits de Marco Polo sur les ports omanais, les monnaies vénitiennes exhumées à A’Seeb et Al Wafi, ou encore les délicates gravures sur cuivre du XVIe siècle conservées dans la collection du sultan Qabous dessinent une géographie de l’élégance au long cours. Un vase en verre omanais, façonné à Murano en 1994, témoigne avec éclat que ce dialogue séculaire continue d’inspirer le design et l’artisanat d’art contemporain.
Le propos s’élargit enfin vers la Corne de l’Afrique, et plus particulièrement Mogadiscio, où l’influence omanaise a fini par croiser la modernisation architecturale italienne. Un fragment architectural présenté à Milan confère à cette ultime section une tonalité méditative sur la trace, la mémoire et l’hybridation des styles.
Finalement, ce que la Pinacoteca di Brera offre à voir est bien plus qu’une simple célébration patrimoniale : c’est un remarquable exercice de perspective culturelle. La force de l’exposition réside dans cette capacité à transformer l’histoire du design, du commerce et des idées en une grille de lecture éminemment moderne.


