À Stoughton, dans le Wisconsin, la galerie Abel Contemporary dévoile un triptyque curatorial où s’entremêlent mémoire matérielle, pluralité picturale et univers fantastiques. Une programmation hybride qui illustre avec justesse la vitalité créative de la scène artistique locale, dessinant une ligne franche entre la force du souvenir, le renouveau de la toile et un imaginaire foisonnant, sublimé par le geste de l’artisan.
L’empreinte du temps : la mémoire comme matière
Le premier volet rassemble Glynnis Lessing et Juan Alejandro Fried Ortiz de Zarate au sein de l’exposition « Memento ». Ce projet s’articule autour de l’objet-souvenir, cette relique matérielle qui survit à l’expérience qu’elle cristallise. Fidèle à la racine latine du terme, l’exposition explore l’injonction de se souvenir et la tension délicate entre la conservation et l’effacement.
Dans sa démarche, la céramiste Glynnis Lessing cherche à extraire ses souvenirs de son intimité biographique pour leur offrir une dimension universelle et pérenne. Formée au Macalester College et à l’Université du Minnesota, elle dialogue avec le travail de Juan Alejandro Fried Ortiz de Zarate. Architecte et artiste d’origine vénézuélienne, ce dernier prolonge cette réflexion par une approche pointue de l’espace et des matériaux, nourrie par ses études en Pennsylvanie et au Minnesota.
Loin d’un simple exercice esthétique, leur conversation questionne ce qu’il reste lorsqu’un événement, un lieu ou une personne s’éloignent. Dans une époque saturée par la fugacité des images, la matérialité de la céramique et de l’objet s’érige presque en véritable acte de résistance, ce qui leur confère toute leur profondeur.
La peinture, spectre d’expérimentations continues
Le deuxième accrochage célèbre la cinquième édition de la Painting Invitational, réunissant un panel d’artistes aux médiums et aux grammaires visuelles éclectiques. Tony Conrad, Deb Gottschalk, Rachael Griffin, Charles Munch, Dennis Nechvatal, Kassandra Palmer, Trina May Smith et Skyler Simpson y font résonner leurs voix singulières au sein d’un même espace.
Si ce format de salon s’inscrit dans une tradition classique des galeries américaines pour prendre le pouls de la création contemporaine, son intérêt réside ici dans la porosité des influences. La toile y absorbe des inspirations qui transcendent largement son cadre traditionnel.
Cette sélection rappelle habilement que la peinture ne cesse de se réinventer, se nourrissant de frictions et de contradictions, dans un renouvellement perpétuel de sa propre matière.
L’exubérance baroque d’un imaginaire suspendu
Le troisième ensemble, intitulé « Dragon Cove » et signé Stephon Ashley, déploie une esthétique résolument fantastique. Depuis les espaces de création d’ArtWorking à Madison, cet artiste autodidacte a façonné, au cours de la dernière décennie, des milliers de sculptures tridimensionnelles. Il assemble ses figures à partir de matériaux hétéroclites allant du simple cure-pipe au plâtre, en passant par l’argile et la fibre.
Il en résulte une installation immersive très riche où des créatures oniriques, aux couleurs vibrantes, semblent flotter dans un ballet aérien. Inspirées par ses rêves, ces figures dotées de noms et de personnalités propres témoignent d’un savoir-faire artisanal remarquable. Cette profusion, d’une exubérance presque baroque, invite le spectateur à se perdre dans un jeu de détails et de surprises, assumant pleinement son parti pris maximaliste.
Une résonance hybride et pérenne
Pensé pour s’inscrire dans l’air du temps, ce triptyque adopte un format hybride. L’accessibilité numérique des œuvres, couplée à des rencontres programmées avec les artistes, s’allie à l’expérience physique en galerie. Une dualité en parfaite adéquation avec l’évolution des espaces d’art contemporain, permettant de tisser des liens avec un public élargi tout en préservant la rencontre charnelle avec l’œuvre, essentielle lorsqu’il s’agit d’appréhender la texture d’une céramique ou le volume d’une installation sculpturale.
Située sur East Main Street, la galerie Abel Contemporary confirme ainsi une ligne curatoriale exigeante, privilégiant la main de l’artiste, le récit intime et la présence forte de l’objet. Sans ostentation, elle propose une narration cohérente où la matière et l’acte créatif se rencontrent pour livrer un message d’une puissance feutrée mais indéniable.


