Bâle : que voir dans la capitale suisse de l’art

Kunstmuseum Basel facade
Photo © SUBTILITAS — via https://www.subtilitas.site/post/147366878299/christ-gantenbein-kunstmuseum-basel-2016-the

Faites de Texture une source préférée sur Google pour nous soutenir

Ajouter Texture à Google

Le Rhin scinde la géographie bâloise avec une lenteur calculée, marquant une frontière liquide dans une cité où la rigueur protestante s’accommode très bien de l’opulence des collections privées. Posée au carrefour exact de la Suisse, de la France et de l’Allemagne, la ville ne cherche ni la flamboyance mondaine de Genève ni la froideur financière de Zurich. Elle s’est bâti un empire sur un autre terrain : celui du regard. Avec près d’une quarantaine de musées pour moins de deux cent mille habitants, cette enclave alémanique défie les proportions européennes habituelles. Cette sédimentation d’institutions publiques, de fondations privées et de galeries n’obéit à aucune stratégie touristique récente. Elle résulte d’une tradition ancienne de mécénat humaniste, tenue d’une main de fer par les grandes familles de l’industrie pharmaceutique et de la bourgeoisie locale.

L’héritage d’une philanthropie civique

Ici, l’acte de collectionner relève du pacte social. En franchissant le seuil du Kunstmuseum Basel, on pénètre physiquement dans la plus ancienne collection d’art publique au monde. L’acquisition du cabinet Amerbach par la municipalité et l’université en 1661 a scellé un rapport viscéral entre les citoyens et leurs toiles. Derrière la façade massive de la bâtisse principale, une accumulation vertigineuse de tableaux de Holbein et de Cranach fait face à une aile moderne où dialoguent le cubisme et l’expressionnisme américain. En 1967, la population locale a d’ailleurs voté par référendum l’utilisation de fonds publics pour racheter deux œuvres de Picasso afin d’empêcher leur départ à l’étranger. Touché par cette mobilisation civique, le peintre andalou a fait don de quatre œuvres supplémentaires à la ville. L’anecdote illustre une mécanique locale précise : la culture est d’abord une affaire de citoyens avant d’être une simple vitrine d’exposition. Le récent bâtiment d’extension, dessiné par le bureau Christ & Gantenbein, prolonge cette logique. Sa structure de briques grises intègre des lignes de LED à même la maçonnerie, annonçant les expositions avec une sobriété clinique assumée.

Dialogues sous lumière naturelle à Riehen

En s’éloignant du centre par le tramway, le village de Riehen dévoile l’héritage d’un couple de galeristes ayant dicté les règles du marché de l’art au siècle dernier. Ernst et Hildy Beyeler ont rassemblé une collection d’une densité rare, avant de missionner l’architecte Renzo Piano pour concevoir un édifice capable de la recevoir. La Fondation Beyeler s’allonge au milieu d’un parc, adossée à un long mur de pierre porphyre rouge importée de Patagonie. La toiture de verre, étudiée pour canaliser la lumière zénithale, éclaire les Nymphéas de Monet, les sculptures étirées de Giacometti et les champs de couleur de Rothko. La rupture entre l’espace d’exposition et le paysage environnant disparaît délibérément. Les baies vitrées de la salle consacrée aux impressionnistes s’ouvrent au ras d’un bassin colonisé par de véritables nénuphars. Le craquement du parquet en chêne clair rythme les pas des visiteurs dans un silence qui contraste avec la saturation sonore et visuelle des grands musées de capitales.

Kunstmuseum Basel main building facade
Photo © Christ & Gantenbein — via https://www.christgantenbein.com/projects/kunstmuseum-basel-main-building

Laboratoires de conservation et utopies bâties

Le rapport à l’œuvre d’art ne s’arrête pas à sa simple monstration. Bâle interroge la matière même de la conservation. À Münchenstein, sur la périphérie immédiate de la ville, le Schaulager matérialise cette réflexion. Financé par la Fondation Laurenz, ce polygone massif aux allures de forteresse de terre crue a été pensé par l’agence Herzog & de Meuron. Conçu pour résoudre la crise du stockage de l’art contemporain, le bâtiment refuse de cacher les œuvres dans des réserves souterraines inaccessibles. Il maintient les installations monumentales de Matthew Barney ou de Katharina Fritsch dans des conditions thermiques optimales tout en permettant aux chercheurs et, lors d’ouvertures spécifiques, au public, de les étudier sans les manipuler. L’édifice n’est ni un musée ni un entrepôt classique, mais une machine de préservation hybride.

Cette omniprésence de l’agence Herzog & de Meuron se lit d’ailleurs dans tout le tissu urbain. Bien avant de signer la Tate Modern à Londres ou le Nid d’Oiseau de Pékin, les deux architectes bâlois ont utilisé leur propre ville comme terrain d’expérimentation. Leurs structures dessinent l’horizon moderne de la cité, du complexe d’expositions de la Messeplatz, coiffé d’un puits de lumière béant, jusqu’aux hautes tours Roche qui dominent le fleuve et inscrivent la puissance de l’industrie pharmaceutique directement dans le ciel rhénan.

Mécanique subversive sur la rive droite

La rive droite oppose une énergie nettement plus rugueuse à l’élégance bourgeoise des grandes collections de peinture. Dessiné par le Tessinois Mario Botta, le Musée Tinguely fait face à l’eau avec ses façades rectilignes de grès rouge. L’intérieur renferme le chaos mécanique méthodiquement organisé par Jean Tinguely. Ses machines volontairement dysfonctionnelles, assemblages bruyants de courroies fatiguées, de roues de charrettes et de métaux de récupération, s’activent sous la pression des visiteurs. Le vacarme produit par ces sculptures cinétiques désarticulées vient narguer la précision millimétrée de l’horlogerie et de l’industrie suisses, injectant une dose de dérision salutaire au sérieux des institutions voisines.

Herzog, holbein painting on museum gallery wall
Photo © TAB: The Art Bard — via https://peterkostense.online/tag/holbein/

Design industriel et lignes transfrontalières

L’emprise culturelle de la ville ignore les tracés douaniers. En quelques minutes de bus, le visiteur franchit la frontière allemande presque sans s’en apercevoir pour rejoindre Weil am Rhein. Sur ce terrain, le Vitra Design Museum déploie une concentration d’architecture contemporaine unique en Europe. À la suite d’un incendie majeur survenu en 1981, le fabricant de mobilier a progressivement transformé son site industriel en un immense terrain de jeu pour la fine fleur de l’architecture mondiale. Les volumes déconstructivistes blancs du bâtiment principal signent la première réalisation européenne de Frank Gehry. Sur le même campus, on croise le béton brutaliste et partiellement enfoui d’un pavillon de conférence de Tadao Ando, les angles acérés d’une caserne de pompiers dessinée par Zaha Hadid, ou encore l’empilement spectaculaire de maisons archétypales noires imaginé par Herzog & de Meuron pour la VitraHaus. La collection permanente y archive minutieusement l’histoire de l’assise, traçant une ligne de force entre la production de masse rationalisée et la création expérimentale.

Le thermomètre du marché mondial

Pendant une grande partie de l’année, l’atmosphère locale reste studieuse. Les cadres traversent les ponts à vélo, le quotidien suit un cours placide et ordonné. Mais la donne change brutalement à la mi-juin. Fondée en 1970 par Ernst Beyeler, Trudl Bruckner et Balz Hilt, la foire Art Basel prend alors possession du territoire urbain. Le trafic des jets privés sature les pistes de l’EuroAirport, l’hôtellerie affiche complet des mois à l’avance et les galeries les plus influentes de New York, Londres, Paris ou Séoul déchargent leurs caisses sous les voûtes de la Messeplatz. Le secteur Unlimited, réservé aux pièces d’une échelle démesurée que les stands classiques ne peuvent accueillir, transforme un hall entier en une galerie colossale de valeurs spéculatives. Les banques privées orchestrent des dîners discrets dans les arrière-salles boisées de la vieille ville, pendant que les collectionneurs achètent sur catalogue PDF ou directement dans les allées, avec des transactions éclairs qui se chiffrent à plusieurs dizaines de millions de dollars en quelques heures.

Lorsque le week-end s’achève, le démontage est immédiat et radical. Les immenses caisses en bois sont scellées, embarquées dans des camions sécurisés pour rejoindre les ports francs genevois, les douanes asiatiques ou les fondations américaines. Bâle se vide de ses acheteurs internationaux et l’agitation retombe aussi vite qu’elle est montée. La ville retrouve le rythme régulier de ses fontaines médiévales, le silence de ses salles d’exposition et le lien discret, presque intime, qu’elle entretient avec les œuvres restées accrochées aux murs de ses propres musées.