Échappée dans l’Empordà : hôtels mythiques, tables les pieds dans l’eau et esprit surréaliste

L’Empordà, le refuge indomptable de la Costa Brava

De la petite ville de Blanes jusqu’aux portes de la frontière française, la côte catalane déploie une géographie de contrastes saisissants. Si la Costa Brava charrie parfois des images de tourisme effréné, la région de l’Empordà cultive une tout autre philosophie : celle d’une villégiature discrète, profondément enracinée dans son passé. C’est un territoire paradoxal, tiraillé entre un hédonisme assumé et un conservatisme farouche, où les pinèdes côtières cachent des villas secrètes et où les champs labourés viennent mourir au-dessus des criques. Balayée par la redoutable Tramontane — ce vent froid qui, dit-on, forge le caractère entier et parfois excentrique des locaux —, la région a de tout temps envoûté les esprits libres. L’écrivain Josep Pla y louait la magie flottante des paysages, tandis que Salvador Dalí puisait dans ce « délire géologique » la sève de son génie surréaliste.

La Gavina : l’invention de l’élégance balnéaire

Bien avant que le littoral espagnol ne devienne l’épicentre du tourisme estival, une poignée de visionnaires a posé les jalons d’un art de vivre unique. Au cœur de S’Agaró, l’Hostal de La Gavina en est l’incarnation absolue. Inauguré en 1932 par la famille Ensesa — dont les petits-enfants tiennent toujours les rênes —, l’établissement est le joyau d’un projet d’urbanisme ambitieux amorcé en 1924. Conçu avec l’architecte Rafael Masó, ce « village-jardin » est un chef-d’œuvre du noucentisme, cette réponse épurée et bourgeoise au foisonnement du modernisme catalan.

Derrière ses hautes fenêtres cintrées s’ouvrant sur la Méditerranée, le temps semble suspendu. L’hôtel a connu les affres de l’exil pendant la guerre civile avant de renaître de ses cendres dans les années 1940, attirant alors le gotha hollywoodien, d’Orson Welles à Ava Gardner. Aujourd’hui, face à la standardisation des boutiques-hôtels hyper-design, La Gavina assume son statut de grande maison patricienne. Comme le souligne sa direction, gérer une telle institution exige d’évoluer sans jamais en trahir l’essence, en veillant religieusement sur le mobilier d’époque et l’atmosphère feutrée des salons.

Héritage culinaire et pierres patinées

Plus au nord, sous le soleil éclatant de Calella de Palafrugell, le charme opère autrement. Le long des anciens hangars à bateaux aux teintes pastel, le restaurant Tragamar est une institution locale. Récemment repris par le restaurateur Tomás Taruella et sa fille Gina, l’endroit illustre cette volonté tenace de préserver les écosystèmes familiaux. Ici, le poisson frais pêché au petit matin se déguste sans fard, face au ballet des vagues, loin de toute précipitation artificielle.

Cette quête de sens a récemment poussé Taruella à s’aventurer dans l’arrière-pays, au cœur du ravissant village médiéval de Madremanya et de ses 280 âmes. En reprenant l’Hôtel Madremanya, il y insuffle une hospitalité de conviction, où chaque détail — jusqu’à la vaisselle façonnée par les artisans voisins de Ceràmiques Pantaleu — célèbre l’identité locale. Car dans l’Empordà, le visiteur est invité à contribuer à la beauté des lieux plutôt qu’à la consommer.

Quand l’art contemporain réveille les fantômes du passé

L’arrière-pays foisonne de retraites historiques où le dialogue entre les époques est roi. À quelques kilomètres de là, le petit bourg de Púbol abrite le château où Gala, l’incontournable muse de Dalí, trouvait refuge. Cette appétence pour l’art sous toutes ses formes se retrouve au Palau de Casavells, une imposante bâtisse du XVIe siècle métamorphosée en galerie d’art contemporain. Loin d’être figés dans la nostalgie, les habitants et les curateurs utilisent ces murs séculaires comme de formidables caisses de résonance pour la création moderne.

C’est exactement cette tension créative que l’on retrouve au Mas de Torrent. Ce domaine cinq étoiles, articulé autour d’une masia (ferme traditionnelle) majestueuse, cache une impressionnante collection d’art, dont les fresques de Josep María Sert. L’établissement prouve qu’un luxe de très haut vol — avec son spa magistral et sa gastronomie pointue — peut s’épanouir dans le respect strict des traditions architecturales locales.

Finalement, comprendre l’Empordà, c’est arpenter le chemin de ronde qui serpente entre les pins et les rochers escarpés. C’est faire halte à l’Hostal Empúries, érigé en 1907 pour loger les archéologues fouillant les ruines gréco-romaines voisines, et observer la mer battre inlassablement la côte. Près d’un siècle après que le journaliste Ferran Agulló i Vidal a baptisé ce littoral la « Côte Sauvage », la magie opère toujours. Tournée vers l’horizon mais jalouse de ses racines, la Costa Brava reste un sublime acte de résistance.

Carnet d’adresses : Nos refuges dans l’Empordà

1. Hostal de La Gavina (S’Agaró)
Cette institution de 77 chambres a littéralement inventé le tourisme de luxe sur ce pan de la Méditerranée. Entre ses courts de padel mythiques, sa piscine d’eau de mer et sa Taverna del Mat posée sur la plage, l’hôtel cultive une fidélité rare, tant chez ses clients que parmi son personnel.

2. Tragamar (Calella de Palafrugell)
Sur la Platja de Canadell, cette table marine est le paradis des déjeuners à rallonge. On y vient pour les tapas iodées, la douceur de vivre et cette atmosphère inimitable où le temps n’a plus aucune prise.

3. Hôtel Madremanya (Empordà)
Niché dans un écrin de collines et de ruelles de pierre, ce joyau de 12 chambres, rouvert au printemps dernier, offre une immersion totale dans l’artisanat et le design catalan. Un point de chute idéal pour les amoureux de la petite reine et des promenades contemplatives.

4. Palau de Casavells (Empordà)
Antenne de la réputée Alzueta Gallery, ce palais du XVIe siècle confronte la rudesse de son architecture ancienne à la fulgurance d’expositions contemporaines audacieuses.

5. Mas de Torrent (Empordà)
Membre de la prestigieuse collection Único, cet hôtel de 39 clés est un sommet de raffinement. On s’y installe pour la cuisine signée par un ancien d’El Bulli (Eugeni de Diego), pour son spa exceptionnel et pour ses salons propices aux longues conversations autour d’un thé.

6. Toc Al Mar (Aiguablava)
Un chiringuito haut de gamme qui surplombe les eaux turquoise d’Aiguablava. Depuis plus d’une décennie, les braises de chêne y subliment les moules locales, la fideua (cette fameuse paella aux vermicelles) et de délicieuses assiettes de ricotta aux anchois.

7. Hostal Empúries (Alt Empordà)
À deux pas des ruines de l’antique cité d’Empòrion, cet hôtel de 54 chambres à l’architecture coloniale épurée est le point de départ rêvé pour explorer le littoral à pied ou à vélo, le regard perdu dans l’immensité bleue.