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Ajouter Texture à GoogleSur la côte de Moray, non loin d’Inverness, les rives de la rivière Findhorn charrient parfois les vestiges d’une catastrophe mués en matériaux de création. C’est ici, dans le nord de l’Écosse, que l’artiste américaine Lucy Dodd a choisi d’installer sa famille et son atelier, délaissant les paysages de l’Upstate New York pour une terre de landes et de brumes. Au gré de ses explorations sur le rivage, elle a collecté des fragments de tourbe calcinée, polis par les flots et le courant, résidus organiques du premier « mégafeu » officiel du Royaume-Uni survenu à Dava Moor en juin 2025. Ces amandes de charbon, lavées et stérilisées naturellement par l’eau de mer, sont devenues le cœur battant d’une nouvelle série d’œuvres présentées à Londres, à la Galerie Sprüth Magers.
La métamorphose de la tourbe
Le travail de Lucy Dodd, née à New York en 1981, s’inscrit dans une tradition d’abstraction lyrique où le processus prime sur la forme. Pour son exposition intitulée The good, the true and the beautiful, elle livre son corpus le plus sombre à ce jour. La tourbe brûlée de Dava Moor, une fois ramassée, subit une transformation artisanale rigoureuse : trempée puis broyée, elle est convertie en un pigment d’une noirceur profonde. Cette matière première n’est pas choisie pour sa seule couleur, mais pour sa charge historique et géologique. En utilisant un résidu d’incendie dévastateur, l’artiste explore l’émergence de la lumière au sein de l’obscurité, transformant la destruction en une base picturale fertile.
L’alchimie de Dodd ne s’arrête pas à la tourbe. Elle rejette l’usage de l’eau courante traitée au chlore ou au fluor, lui préférant l’eau prélevée directement dans la rivière Findhorn pour lier ses compositions. Ce choix s’accompagne d’une liste d’ingrédients qui s’apparente à un inventaire botanique et minéral complexe. Dans ses mélanges, on retrouve des plantes du genre Artemisia (armoise et absinthe), de la prêle, ainsi que des peaux d’oignon et des algues comme la spiruline bleue et verte. Pour Dodd, l’intégration de ces éléments, tout comme celle du lichen usnée barbue ou de macérations de fleurs — iris, coquelicot, marguerite, digitale pourpre, trèfle et myosotis — relève d’une intention rituelle. Elle cherche à insuffler à sa peinture une dimension organique, presque chamanique, bien que les propriétés énergétiques qu’elle prête à ces mélanges appartiennent à sa démarche personnelle et non à une réalité matérielle démontrée.
Une cosmogonie de matériaux
La palette de cette série intègre également des composants plus denses, créant des textures qui piègent la lumière autant qu’elles la diffusent. L’encre de cuivre, l’hématite, l’oxyde de fer, la terre cuite et la cochenille se mêlent à la tourbe pour structurer la toile. Plus surprenant encore, l’artiste incorpore de la poussière de météorite pulvérisée dans son liant, introduisant une dimension extraterrestre dans ses abstractions terrestres. Ce dialogue entre le ciel et la terre, entre le résidu de feu écossais et la poussière d’étoile, définit la structure de ces œuvres exposées du 18 septembre au 24 octobre 2026 dans le quartier de Mayfair.

Sur le plan technique, Dodd introduit de nouveaux formats. Si les toiles rectangulaires aux proportions d’écrans numériques semblent critiquer la lumière artificielle de nos interfaces par leur noirceur matérielle, l’apparition de formats circulaires marque un tournant. Ces disques évoquent tour à tour l’astre lunaire, la cible du chasseur, un œil ou un sein. L’artiste laisse également des traces indicielles directes de son processus créatif : ici l’empreinte d’un pied d’enfant, là un pinceau abandonné, figé dans l’empâtement humide de la toile, témoignant d’une vie d’atelier qui ne sépare pas l’art de l’existence domestique.
De la mythologie à l’icône moderne
Au cœur de cette exposition se trouve la figure d’Artémis, déesse lunaire de la chasse et protectrice des femmes en transition. Cet archétype entre en résonance avec une figure contemporaine : Diana Spencer, la princesse de Galles. Le prénom « Diana » agit ici comme un pont entre l’intime — le prénom de la grand-mère de l’artiste — et le collectif. Pour Lucy Dodd, la princesse de Galles incarne une version moderne de l’archétype d’Artémis, une femme traquée pour sa revendication d’indépendance.
Cette thématique se manifeste physiquement dans l’une des pièces phares de l’exposition. Une toile a été découpée et tendue pour adopter la forme d’un plongeoir. Cette silhouette géométrique fait directement référence à la célèbre photographie de 1997 montrant Lady Diana assise seule à l’extrémité du plongeoir d’un yacht, une image de solitude et de mélancolie qui hante l’imaginaire collectif. En réinterprétant cette scène à travers le prisme de ses pigments de tourbe et de météorite, Dodd ancre la figure historique dans une temporalité cyclique et mythologique.
Valeur et perspectives de marché
La côte de Lucy Dodd sur le marché de l’art témoigne d’un intérêt soutenu, bien que sélectif. À la Galerie Sprüth Magers, les prix des œuvres de cette exposition ne sont communiqués que sur demande, une pratique habituelle pour le premier marché de ce niveau. Toutefois, les données du marché secondaire offrent quelques repères. Son record en vente publique s’établit à 37 500 dollars (environ 34 200 euros), un sommet atteint en octobre 2026.
Sur les douze mois précédant octobre 2026, le prix moyen aux enchères se situe autour de 2 777 dollars, reflétant une disparité entre les petits formats et les pièces majeures. En avril 2026, des travaux sur papier ont été estimés entre 3 000 et 4 000 euros lors d’une vente chez Piasa, tandis que des toiles historiques ont été évaluées en début d’année entre 5 000 et 8 000 dollars. Ces chiffres, bien que modestes comparés aux records de certains de ses contemporains, soulignent une stabilité pour une artiste dont la démarche reste résolument expérimentale et éloignée des standards commerciaux habituels. L’exposition au 7A Grafton Street à Londres marque ainsi une étape importante dans la reconnaissance de ce travail sur la matérialité de l’ombre.


