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Ajouter Texture à GoogleDans la pénombre feutrée de la Galerie 391B de l’Art Institute of Chicago, un espace vide marque désormais l’absence d’une œuvre majeure du cubisme français. Le 22 septembre 2026, l’institution américaine a officialisé le retrait définitif de « Femme à l’éventail », une huile sur toile peinte en 1913 par Jean Metzinger. Cette décision n’est pas le fruit d’une rotation de collection ou d’un prêt international, mais l’aboutissement d’une enquête de provenance rigoureuse ayant mis en lumière les zones d’ombre de l’histoire européenne du XXe siècle. Ce tableau, jadis propriété d’une famille juive néerlandaise, s’apprête à être restitué aux héritiers d’Emanuel Lewenstein, refermant ainsi une parenthèse ouverte dans la violence de l’occupation nazie à Amsterdam.
Une composition pivot du cubisme parisien
Peinte à Paris en 1913, « Femme à l’éventail » est une œuvre emblématique de la période où Jean Metzinger (1883–1956) s’affirme comme l’un des théoriciens les plus influents du mouvement cubiste. Signée en bas à gauche, la toile de 92,7 × 65,7 cm capture l’esthétique de l’avant-garde d’avant-guerre, mêlant géométrie rigoureuse et fragmentation de la perspective. À cette époque, Metzinger n’est plus seulement un peintre, mais le co-auteur de « Du « Cubisme » », le premier traité majeur sur le sujet.
Le parcours de l’œuvre commence officiellement en 1919, lorsqu’elle est acquise par Paul Citroen, artiste et marchand d’art, auprès de la galerie représentant Metzinger. Citroen, par ailleurs cousin du collectionneur Emanuel Lewenstein, conserve la toile pendant près d’une décennie avant de la céder à ce dernier en 1928. À la tête d’une entreprise prospère de machines à coudre à Amsterdam, Emanuel Lewenstein constitue alors une collection d’art moderne d’une importance notable. À sa mort en 1930, sa veuve aurait cherché à protéger ce patrimoine en déposant plusieurs œuvres, dont la toile de Metzinger, au Stedelijk Museum d’Amsterdam. C’est dans ce sanctuaire relatif que le tableau demeure jusqu’au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.
L’énigme de la vente de 1940
L’invasion des Pays-Bas par l’Allemagne nazie en mai 1940 bouleverse tragiquement le destin de la famille Lewenstein et de sa collection. À cette période, la veuve d’Emanuel est décédée et ses enfants ont déjà fui le pays pour échapper aux persécutions antisémites. En octobre 1940, quelques mois seulement après le début de l’occupation, « Femme à l’éventail » réapparaît brusquement sur le marché de l’art. Elle est mise aux enchères à la maison de vente Frederik Muller & Cie à Amsterdam.
Les circonstances exactes de cette transaction demeurent, encore aujourd’hui, entourées d’incertitudes documentaires. Les archives de l’époque ne permettent pas d’identifier formellement le consignateur qui a placé l’œuvre à l’encan, ni de déterminer avec certitude qui a perçu le produit de la vente. Toutefois, l’analyse historique et juridique menée par The Art Institute of Chicago a conduit à une conclusion sans équivoque : il s’agissait d’une « vente forcée ». Dans le contexte de l’occupation et des lois raciales, la dépossession de la famille Lewenstein est reconnue comme une conséquence directe des persécutions nazies, que l’œuvre ait été physiquement confisquée ou cédée sous la contrainte financière et politique.
Le chemin vers Chicago et la révélation de l’invisible
Après la dispersion de 1940, la trace de la « Femme à l’éventail » se perd pendant plus d’une décennie. Elle refait surface sur le marché néerlandais dans les années 1950, transitant par Paris puis New York. C’est en 1959 que le tableau intègre les collections de l’Art Institute of Chicago sous le numéro de référence 1959.10. Si l’inventaire officiel du musée enregistre l’œuvre comme un don de M. et Mme Sigmund Kunstadter, des éléments suggèrent que l’acquisition a pu être réalisée auprès de la galerie new-yorkaise Sidney Janis grâce au mécénat de ce couple de collectionneurs.
Pendant soixante-sept ans, le tableau a été exposé comme un fleuron de la collection d’art moderne du musée, sans que son origine problématique ne soit formellement établie. Le tournant décisif a eu lieu récemment grâce aux progrès de l’imagerie scientifique. Sous la direction de James Rondeau, président du musée, et du Dr Jacques Schuhmacher, directeur exécutif de la recherche de provenance, la toile a été soumise à une analyse par imagerie infrarouge. Cette technique a permis de déceler, au revers de la toile, une inscription au crayon devenue illisible à l’œil nu. Le nom de « Paul Citroen » y est apparu, offrant la preuve matérielle irréfutable liant l’œuvre à la transaction de 1928 et, par extension, à la collection Lewenstein.
Une restitution sous le signe de l’éthique
Cette découverte a été le point de départ d’une collaboration entre l’institution de Chicago et Mondex Corporation, une société basée à Toronto spécialisée dans la recherche d’œuvres spoliées durant la Shoah. Conseillé par Stuart Eizenstat, figure centrale des accords internationaux sur les biens culturels de l’ère nazie, le processus de restitution s’est appuyé sur les principes de la Conférence de Washington de 1998 et la Déclaration de Terezin de 2009. Ces textes internationaux engagent les musées à rechercher des « solutions justes et équitables » pour les œuvres identifiées comme ayant été perdues par leurs propriétaires légitimes entre 1933 et 1945.
L’annonce de la restitution, bien que dépouillée de toute communication sur la valeur financière de l’œuvre, marque une étape significative pour l’Art Institute. En retirant le Metzinger de ses galeries pour le remettre aux descendants des Lewenstein, le musée réaffirme la primauté de l’éthique historique sur la possession matérielle. Ce geste s’inscrit dans un mouvement global de transparence et de justice mémorielle, où la technologie de pointe se met au service de la vérité historique pour réparer, autant que faire se peut, les spoliations du passé.


