L’âme des villes à fleur de selle : le secret d’un architecte pour voir l’invisible

architect riding bicycle city
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Shanghai à fleur de bitume : l’art de décrypter la métropole à vélo

Devenir le guide attitré de ses proches est le lot de tout expatrié. À Shanghai, cette mission prend une dimension particulière. Entre les algorithmes de traduction parfois hasardeux et un écosystème numérique totalement déconnecté de l’Occident, la recommandation humaine reste la seule boussole fiable. Pour Alex Mok, architecte d’origine suédoise et chinoise installée ici depuis 2009, ce rôle de passeuse de culture s’est transformé en un véritable projet éditorial, nourri par dix-sept ans d’exploration urbaine sur deux roues.

Lorsqu’elle quitte Londres pour Shanghai à la fin des années 2000, les smartphones et les applications de navigation n’existent pas encore. C’est avec une carte papier à la main et un vélo que la jeune femme commence à arpenter son nouveau territoire. Cette immersion physique dans la ville débouche sur une découverte majeure : un entrepôt de Yangpu regorgeant de vieux cadres de la marque Phoenix, véritable icône locale du XIXe siècle. De cette passion pour la restauration de bicyclettes naîtra Factory 5, une boutique spécialisée, puis son agence d’architecture, Linehouse, installée à l’origine sur une mezzanine surplombant l’atelier de réparation.

Une métropole plate comme une page blanche

Si l’image d’Épinal de Shanghai se résume souvent aux gratte-ciel futuristes de Pudong, la réalité au niveau du sol est tout autre. Shanghai est une ville plate, idéale pour le cyclisme. Malgré un trafic qui peut sembler chaotique au premier abord, la circulation y ressemble à une danse synchronisée où chaque usager trouve sa place. Après les déboires des vélos en libre-service des années 2010, les infrastructures se sont stabilisées, faisant de la petite reine le meilleur moyen de capter le pouls de la cité.

Pour Alex Mok, le vélo n’est pas qu’un outil de transport pour déposer les enfants à l’école ou se rendre sur ses chantiers. C’est une méthode d’observation sociologique. En sillonnant les ruelles, elle guette ce qui change et se rassure de ce qui reste : l’étal de fruits frais, le chat blanc du quartier, les platanes qui ombragent le chemin du retour ou le petit restaurant de nouilles immuable. Cette expertise de terrain s’est distillée au fil des ans dans un guide personnel, d’abord simple email, devenu aujourd’hui une référence numérique précieuse que son studio d’architecture met constamment à jour.

L’architecture du goût et de la nostalgie

Le guide de Linehouse ne se contente pas de lister des adresses ; il reflète une vision multiculturelle et créative de la ville. Les architectes du studio parcourent les quartiers à la recherche de cette collision permanente entre l’ancien et le nouveau, qu’il s’agisse de la majestueuse Villa Ho Tung nichée dans le développement de Shaanxi Road ou d’un bol de nouilles aux oignons verts dégusté sur le pouce. Dans une ville de 25 millions d’habitants où les restaurants ferment et ouvrent à une vitesse vertigineuse, la quête du meilleur stand de jianbing (crêpe traditionnelle) devient un exercice de rigueur quasi scientifique.

Cette approche humaine de la ville attire même les plus grands noms de l’architecture mondiale. Il y a dix ans, un itinéraire spécifique avait été préparé pour Norman Foster, cycliste émérite, afin de lui faire découvrir une face cachée de Shanghai. Si la rencontre n’avait pu se faire à l’époque, l’invitation reste ouverte. Car à Shanghai, il reste toujours une ruelle inexplorée, un xiaolongbao au crabe à savourer avec un filet de vinaigre et de gingembre, ou une nouvelle adresse à ajouter d’urgence à une liste qui refuse de rester figée.