L’âme du béton : John Wilson et la poésie de l’éphémère

John Wilson concrete sidewalk
Photo © TIME — via https://time.com/article/2026/09/15/the-history-of-concrete-review-john-wilson/

Il y a quelque chose de vertigineux dans l’observation du banal poussée à son paroxysme. Pour John Wilson, documentariste dont le regard s’est affiné au fil de trois saisons mémorables sur HBO, le monde ne se révèle jamais aussi bien que dans ses détails les plus gris, les plus rugueux, les plus négligés. Avec son premier long métrage, The History of Concrete, présenté en première mondiale au Sundance Film Festival le 22 janvier 2026, le réalisateur new-yorkais s’attaque à la deuxième substance la plus consommée sur Terre après l’eau. Mais ne vous y trompez pas : derrière l’austérité du matériau de construction se cache une méditation mélancolique et acide sur la fragilité de nos structures, qu’elles soient architecturales, sociales ou intimes.

La structure du sentiment

L’origine de ce projet de 101 minutes tient autant du hasard que d’une ironie toute professionnelle. En 2023, alors que la grève des scénaristes (WGA) paralyse l’industrie hollywoodienne, John Wilson s’inscrit à un atelier d’écriture singulier : celui des téléfilms romantiques pour la chaîne Hallmark. Au même moment, dans le monde réel, il lutte contre des infiltrations d’eau persistantes dans les fondations de son immeuble de Brooklyn. C’est de ce télescopage absurde entre le romanesque prévisible des fictions télévisuelles et la porosité bien réelle du béton qu’est née l’ossature du film. Wilson décide d’appliquer les schémas narratifs d’Hallmark — codes de la rencontre, de la rupture et de la réconciliation — à une enquête tentaculaire sur le ciment.

Le film, produit par Central Pictures et Bronxburgh, bénéficie de l’appui de noms bien connus du cinéma indépendant américain. Josh Safdie, Eli Bush et Ronald Bronstein officient en tant que producteurs exécutifs, apportant une caution esthétique à cette œuvre qui refuse les catégories habituelles. Sous l’œil de la directrice de la photographie Nellie Kluz, la caméra de Wilson saisit la texture des trottoirs avec une précision presque tactile, tandis que la monteuse Cori Wapnowska organise ce qui pourrait passer pour un chaos de rushes en un essai vidéo cohérent et digressif.

De Rome au Queens : une archéologie urbaine

Le récit de John Wilson ne se cantonne pas à l’analyse technique. Il s’agit d’un voyage qui part du Panthéon de Rome, sommet de l’ingénierie antique, pour finir sur les empreintes de célébrités figées devant le Grauman’s Chinese Theatre à Los Angeles. Entre ces deux points, le réalisateur nous entraîne dans les recoins les plus insolites du tissu urbain. On y croise Anthony Mule, de l’entreprise GumBusters, dont le métier consiste à extraire les chewing-gums fossilisés sur le bitume new-yorkais, une tâche sisyphe qui illustre l’accumulation de nos petits déchets quotidiens.

L’exploration se fait aussi plus physique, presque mystique. Wilson s’intéresse à la Self-Transcendence 3100 Mile Race, une course d’endurance extrême où les participants parcourent des milliers de fois le même pâté de maisons dans le Queens. Le béton n’est plus seulement un décor, il devient l’horizon unique de l’effort humain. Cette dimension spirituelle est renforcée par la présence à l’écran de moines bouddhistes érigeant un mandala de sable, une œuvre d’une complexité inouïe destinée à être détruite sitôt achevée. Le parallèle est tracé sans artifice : le béton, que nous pensions éternel, subit la même loi de l’impermanence que la poussière colorée des moines.

L’esthétique de l’impermanence

Musicalement, le film est porté par les compositions de Suzanne Ciani, pionnière de la synthèse sonore, dont les nappes électroniques soulignent l’étrangeté des paysages de béton. Le son, capté et mixé par Austin Plocher et Tom Tierney, restitue le bourdonnement permanent des métropoles, ce bruit de fond que l’on finit par ne plus entendre. Wilson utilise cette ambiance sonore pour lier ses rencontres, notamment celle avec Jack Macco, un musicien indépendant dont la trajectoire croise celle du film. À travers lui, Wilson interroge la difficulté de financer la création dans un système qui semble parfois aussi rigide et impitoyable qu’une dalle de ciment.

Le documentaire ne craint pas d’aborder des sujets frontaux comme la crise du logement ou l’obsolescence des infrastructures. En observant les fissures dans ses propres murs à Brooklyn, Wilson parle de la fragilité d’un rêve de propriétaire qui se transforme en combat contre l’érosion. Le béton, substance de la modernité, devient ici le symbole d’une finitude que nos sociétés tentent de masquer sous des couches de vernis urbain.

Une réception à la hauteur de l’attente

Distribué par Magnolia Pictures, The History of Concrete a entamé une carrière internationale remarquée après Sundance. Le film a été sélectionné dans des festivals de référence tels que Visions du Réel à Nyon, CPH:DOX à Copenhague et le Melbourne International Film Festival (MIFF) en Australie. Cette reconnaissance par les institutions du documentaire confirme la mutation réussie de Wilson, passant du format court télévisuel au récit long de cinéma.

Lors de sa sortie limitée dans les salles américaines le 18 septembre 2026, le film a recueilli des critiques dithyrambiques. L’agrégateur Rotten Tomatoes affichait un score parfait de 100 % d’opinions positives, tandis que Metacritic le gratifiait d’un solide 81/100. Sur le plan économique, les premiers chiffres de l’exploitation font état de 91 347 USD de recettes au box-office américain. Bien que ce montant semble modeste au regard des blockbusters, il témoigne d’un intérêt réel pour une proposition aussi singulière et exigeante. Wilson prouve qu’avec une voix off habitée et un sens du détail aiguisé, on peut transformer un sujet aussi ingrat que le béton en un miroir bouleversant de notre propre existence.