Les chaises de Hans Wegner : le guide des modèles à connaître

Hans Wegner Wishbone Chair CH24 Carl Hansen
Photo © Meubles design smow — via https://www.smow.fr/carl-hansen-son/ch24-wishbone-chair-noyer-huile-paillage-naturel.html?srsltid=AU7gw4WbgUO_Anmep131EqiDY68GU8Y53qCAurFnm6Sr2ZjbQDUtfrTe

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Le 26 septembre 1960, soixante-dix millions d’Américains fixent leurs écrans de télévision. Dans les studios de la chaîne CBS à Chicago, Richard Nixon et John F. Kennedy s’affrontent lors du premier débat présidentiel de l’histoire. L’attention est focalisée sur les visages, l’assurance de l’un, la pâleur de l’autre. Pourtant, la star silencieuse de cette soirée politique repose sous les projecteurs, soutenant physiquement le poids de cet enjeu historique. Il s’agit des sièges sur lesquels prennent place les deux candidats. Pas d’accoudoirs massifs, pas de dorures ni de velours capitonné. Juste des lignes nettes, un dossier courbé taillé dans la masse et une assise tressée. Cette chaise, sobrement baptisée « The Chair », va propulser le design danois dans les foyers du monde entier. Pour son créateur, Hans J. Wegner, cette exposition planétaire relève presque du malentendu. Son ambition n’a jamais été de meubler les plateaux de télévision, mais de résoudre une équation physique et anatomique par le biais de la menuiserie.

La gouge, le rabot et le refus du compromis

Avant d’être le père d’un catalogue vertigineux de plus de cinq cents modèles, Hans J. Wegner est viscéralement un homme d’atelier. Né en 1914 à Tønder, une commune du sud du Danemark, il apprend le métier d’ébéniste dès l’adolescence. Cette familiarité charnelle avec le matériau dictera l’intégralité de sa grammaire visuelle. Là où ses contemporains, marqués par l’onde de choc du Bauhaus, se ruent sur l’acier tubulaire et cherchent l’industrialisation à outrance, Wegner garde les mains couvertes de sciure. Le chêne, le frêne, le noyer ou le cerisier ne sont pas des toiles de fond, ce sont les acteurs uniques de ses créations.

Il refuse de jeter de vagues esquisses sur le papier pour les confier à des usines aveugles. Il passe des journées entières aux côtés des artisans, notamment dans les ateliers de PP Møbler, pour sculpter, limer et poncer ses prototypes. Il traque la limite de rupture de chaque essence. Sa méthode consiste à affiner une jambe de bois sans jamais compromettre sa stabilité, à courber un bandeau pour qu’il épouse la région lombaire sans nécessiter d’artifices de rembourrage. Pour lui, un siège ne possède ni envers ni endroit : il doit révéler la même exigence de finition sous tous les angles, y compris ceux que l’on ne regarde jamais.

Des dynasties chinoises aux salles à manger bourgeoises

Wegner ne prétend pas faire table rase du passé. Contrairement au mythe d’un modernisme scandinave né de nulle part, il puise dans l’histoire du mobilier mondial pour le désosser et en extraire la moelle. L’exemple le plus net de cette démarche d’épure reste la CH24. En 1950, la manufacture Carl Hansen & Søn met en production ce modèle dont la genèse remonte à l’observation de portraits de marchands danois assis dans de larges fauteuils de la dynastie Ming. Wegner regarde ces sièges asiatiques massifs et décide d’en retirer la lourdeur pour ne conserver qu’une ossature nerveuse.

Le dossier en forme de Y, qui lui vaut son surnom de Wishbone Chair sur le marché anglo-saxon, répond à une stricte nécessité mécanique. Il sert de pilier central pour soutenir l’arc supérieur courbé à la vapeur, tout en dégageant la colonne vertébrale de la personne assise. L’assise abandonne le bois plein au profit d’un tressage manuel exigeant plus de cent vingt mètres de corde de papier armé. Cette alliance de rigidité structurelle et de souplesse de maintien fait de la CH24 un exercice d’ascétisme anatomique. Produite de manière ininterrompue depuis plus de sept décennies, elle s’inscrit au-delà de l’air du temps.

La même logique de réappropriation se lit dans les lignes de la Peacock Chair dessinée en 1947. Wegner s’attaque au classique fauteuil Windsor britannique à barreaux. Il choisit d’aplatir la section centrale des fuseaux de bois, précisément à l’endroit où les omoplates viennent chercher l’appui. L’effet visuel rappelle immédiatement la roue d’un paon faisant la cour, mais la trouvaille esthétique découle d’abord d’une urgence ergonomique.

Hans Wegner Round Chair teak wood backrest rattan
Photo © Mostly Danish — via https://mostlydanish.com/products/hans-j-wegner-the-round-chair

L’irruption brute du métal et de la drisse nautique

S’il reste le maître des bois clairs savonnés, le designer s’autorise de brusques écarts matériels. La Flag Halyard Chair, esquissée en 1950, claque comme un coup de fouet au milieu de ses archives. L’idée ne jaillit pas dans l’odeur de la cire de l’atelier, mais lors d’un après-midi d’été sur une plage d’Aarhus. Cherchant l’angle de repos parfait pour regarder la mer sans fatiguer sa nuque, Wegner creuse le sable autour de son corps pour mouler l’inclinaison idéale. De retour chez lui, il traduit cette posture avec une froideur brutale : un châssis en acier inoxydable massif qui rompt net avec la chaleur de ses précédentes pièces.

Pour tisser l’assise, il délaisse les matériaux organiques et enroule deux cent quarante mètres de drisse de drapeau, une corde nautique extrêmement résistante, autour des cadres métalliques. Un morceau de peau de mouton jeté négligemment sur l’armature vient tempérer la rudesse industrielle de la construction. Ce fauteuil démontre que l’obsession de Wegner n’est pas l’ébénisterie pour elle-même, mais l’alignement strict entre la fonction d’un siège, les propriétés physiques d’un matériau et la posture du corps humain.

Une étreinte animale et charnelle

Lorsque Wegner délaisse les chaises de repas pour se pencher sur le fauteuil de repos, son trait se fait plus large, plus enveloppant. La Papa Bear Chair (1951) marque une rupture dans la gestion des volumes. Ce mastodonte tapissé s’impose par un haut dossier incliné et de longs accoudoirs proéminents. La petite histoire du design raconte qu’un critique, en s’y laissant tomber pour la première fois, décrivit la sensation d’être attrapé par-derrière par les pattes d’un grand ours protecteur.

Sous la laine de l’assise, la structure en bois brut demeure d’une grande complexité, imposant aux menuisiers une maîtrise rare des angles et des points de tension. Le coup de génie de cette pièce réside dans un détail apparemment secondaire : l’extrémité des accoudoirs crève le tissu et laisse apparaître le bois nu. Ces « pattes » en teck, en chêne ou en noyer offrent une prise ferme pour s’extirper du fauteuil. Elles protègent les zones de frottement intense contre la salissure et l’usure, tout en glissant sous la main un morceau de matière lisse à effleurer machinalement pendant une lecture.

Tension de surface et patine du temps

À l’aube des années soixante, les progrès techniques du contreplaqué moulé lui ouvrent un nouveau champ d’investigation. En 1963, il trace les courbes de la Shell Chair (CH07). Le siège repose sur trois pieds seulement. Son assise prend la forme d’une aile incurvée vers le haut, surmontée d’un dossier flottant. La violence de ces lignes déroute instantanément. Le public boude cette assise au large sourire figé, les critiques restent de marbre et la production s’éteint rapidement après une série confidentielle.

Le modèle attendra la fin des années quatre-vingt-dix pour être exhumé des archives et remis sur le marché. La justesse de ses proportions et la tension de ses surfaces de bois sautent alors aux yeux. La Shell Chair prouve la capacité de son auteur à liquider ses propres certitudes formelles pour modeler le vide avec la même sévérité que la matière pleine.

Contrairement aux sculptures qui requièrent une mise à distance craintive, les meubles pensés par Hans J. Wegner repoussent l’idée même de muséification. Ils réclament le poids, le glissement, le frottement. Le chêne clair fonce au contact de la lumière et des paumes, la corde de papier s’assouplit et se moule à l’ossature de son propriétaire, les trames de laine se lissent. L’achèvement formel d’une chaise ne s’évalue ni sur un salon professionnel ni sur le papier glacé d’une brochure, mais dans la lente altération d’un objet forcé de vivre des décennies au milieu d’un salon.