Le parc de Városliget, poumon historique de Budapest, ne verra pas s’élever les structures évanescentes imaginées par l’agence japonaise SANAA. Le 18 juin 2026, un décret du gouvernement hongrois a scellé le sort du chantier de la Nouvelle Galerie Nationale, mettant un terme définitif aux travaux de construction restants dans le cadre du projet Liget Budapest au sein du parc municipal. Cette décision, confirmée en septembre 2026 par Dávid Vitézy, ministre des Transports et des Travaux publics, laisse une collection nationale de premier plan dans une impasse logistique et technique, alors que le site initialement réservé au musée doit être restitué au domaine public sous forme d’espaces verts.
Un geste architectural orphelin de site
L’ambition était pourtant monumentale. En 2015, l’agence SANAA, emmenée par les lauréats du prix Pritzker 2010 Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa, remportait le concours international pour concevoir un édifice de près de 50 000 m². Ce projet, mené en collaboration avec le cabinet local Bánáti + Hartvig, prévoyait d’occuper l’emplacement de l’ancienne salle de concert Petőfi Csarnok. L’objectif architectural consistait à réunir, dans un écrin contemporain unique, les collections d’art moderne du Musée des Beaux-Arts et de la Galerie Nationale Hongroise.
Malgré l’annulation du chantier dans le parc de Városliget, le gouvernement ne semble pas prêt à abandonner totalement le dessin des architectes japonais. Dávid Vitézy a exprimé en septembre 2026 la volonté de l’exécutif de trouver un emplacement alternatif pour concrétiser la vision de SANAA. Toutefois, à ce jour, aucun nouveau site officiel n’a été annoncé. Cette situation place le projet dans une forme d’errance conceptuelle : un bâtiment de 50 000 m² conçu spécifiquement pour une insertion paysagère urbaine précise, mais désormais dépourvu de sol pour l’accueillir.
Le point final du bras de fer entre l’État et la Ville
Le projet Liget Budapest, initié en 2013, visait à transformer Városliget en un véritable quartier des musées. Si certaines étapes de ce plan d’aménagement ont abouti, à l’image de la Maison de la Musique hongroise, du nouveau Musée d’Ethnographie ou de la rénovation du Musée des Beaux-Arts, la Nouvelle Galerie Nationale s’est heurtée à un mur politique. Depuis la fin de l’année 2019, la construction était paralysée par une opposition frontale entre le gouvernement et Gergely Karácsony, le maire de Budapest élu sur une plateforme écologiste.
Soutenu par des groupes de défense de l’environnement, le maire s’est systématiquement opposé à ce qu’il qualifiait de bétonnage du parc. Ce blocage institutionnel a persisté malgré les tentatives de relance de la direction du musée et de l’organisme Városliget Ltd, qui espéraient encore, en octobre 2024, un lancement des travaux pour l’année 2025. Le décret de juin 2026 enterre définitivement ces espoirs de médiation, actant la victoire des défenseurs des espaces verts sur les partisans de l’infrastructure culturelle lourde.
L’urgence muséale face à la dégradation du Palais de Budavár
Derrière les enjeux architecturaux et les luttes d’influence politique se cache une réalité plus alarmante pour le patrimoine hongrois. Depuis 1975, la Galerie Nationale Hongroise occupe le Palais de Budavár, au sein du Château de Buda. Or, ce cadre historique est aujourd’hui jugé totalement inadapté aux exigences d’une institution moderne. Selon les rapports du ministère des Travaux publics, l’infrastructure technique du château ne répond plus aux normes nécessaires pour l’exploitation à long terme d’une galerie d’art.
La situation est critique pour la conservation de la collection nationale, forte de plus de 100 000 œuvres. La dégradation des systèmes de contrôle climatique et des structures mêmes du Palais de Budavár fait peser des risques réels sur l’intégrité physique des toiles et des sculptures. Si la rénovation complète du Château de Buda est régulièrement évoquée comme une solution de repli, elle représenterait un chantier titanesque. Une mise aux normes totale exigerait des travaux étalés sur une période de 8 à 10 ans, durant laquelle le sort de la collection resterait précaire.
Des enjeux financiers vertigineux
L’aspect budgétaire a sans doute pesé lourd dans l’arbitrage final. Les estimations du coût de construction du bâtiment SANAA ont subi une inflation notable entre 2024 et 2026. Initialement évalué à 150 milliards de forints hongrois (environ 372 millions d’euros), le budget prévisionnel a grimpé jusqu’à atteindre 250 milliards HUF, soit environ 620 millions d’euros. Cette hausse des coûts, couplée à l’absence de visibilité sur le calendrier de construction, a rendu le projet de plus en plus difficile à justifier dans le cadre du budget global du projet Liget.
En ordonnant la reconversion des parcelles non construites en espaces verts, le gouvernement clôt un chapitre budgétaire incertain, mais ouvre une période de flou pour l’attractivité culturelle de la capitale hongroise. Alors que Budapest a réussi à inaugurer des institutions saluées internationalement ces dernières années, l’absence de la Nouvelle Galerie Nationale laisse un vide au centre du dispositif muséal voulu par l’État. La question de savoir si le design de SANAA sera un jour érigé ailleurs, ou s’il restera une archive de papier, demeure l’une des principales inconnues de la politique culturelle hongroise pour la décennie à venir.


