En mai 1951, au cœur de Greenwich Village, une exposition collective changeait définitivement la trajectoire de l’art américain : le Ninth Street Show. Parmi les soixante-douze artistes réunis dans ce bâtiment délabré destiné à la démolition, seules onze femmes figuraient au catalogue. Perle Fine était l’une d’entre elles. Déjà reconnue par ses pairs et soutenue par les institutions les plus prestigieuses de l’époque, elle occupait une place que l’histoire de l’art, souvent prompte à masculiniser l’Expressionnisme abstrait, a longtemps laissé dans l’ombre. Aujourd’hui, une exposition à la galerie Berry Campbell à New York, intitulée « Ninth Street Woman », propose de redécouvrir cette figure centrale à travers quinze œuvres rares, jalonnant son parcours des années 1940 au début des années 1960.
L’ancrage intellectuel de la New York School
Née à Boston en 1905 dans une famille d’immigrants juifs d’Europe de l’Est, Perle Fine forge ses premières armes à la School of Practical Art de sa ville natale avant de rejoindre l’effervescence new-yorkaise. Son parcours académique témoigne d’une rigueur technique solide, passant par la Grand Central School of Art et l’Art Students League sous la direction de Kimon Nicolaïdes. Mais c’est sa rencontre avec Hans Hofmann, à la fin des années 1930, qui marque un tournant. Entre New York et les résidences d’été à Provincetown, Fine s’imprègne des théories de la couleur et de la tension spatiale chères au maître allemand, sans jamais se laisser enfermer dans une doctrine unique.
Dès les années 1940, elle s’établit comme une actrice de premier plan. Sa légitimité n’est alors pas un sujet de débat, mais un fait établi par ses pairs. En 1949, elle est admise comme membre avec droit de vote au 8th Street Club, le célèbre « Club », salon intellectuel et sanctuaire de l’École de New York, grâce au parrainage de Willem de Kooning. Elle compte parmi les très rares femmes à y disposer d’une voix délibérative. Parallèlement, elle s’engage dès 1946 au sein du groupe American Abstract Artists (AAA), affirmant une volonté de porter l’abstraction au-delà des cadres traditionnels. Ce rôle de pionnière est rapidement validé par le marché et les institutions : elle bénéficie d’une bourse de la Solomon R. Guggenheim Foundation et reçoit le soutien indéfectible de figures telles que Hilla Rebay et Peggy Guggenheim.
Une trajectoire stylistique mouvante
L’œuvre de Perle Fine se caractérise par une évolution constante, refusant de se figer dans une « marque » visuelle répétitive. Cette liberté de ton, si elle a pu brouiller les pistes pour certains historiens de l’art, constitue aujourd’hui la force de son héritage. Dans les années 1940, ses toiles comme Soft Spot (1945) ou Bristling (1946) explorent des abstractions biomorphes. Elle y mêle des formes géométriques irrégulières, des grilles complexes, des tracés calligraphiques et des collages, créant une tension entre la structure et le geste spontané.
Au début des années 1950, sa recherche s’oriente vers la Prescience Series. Les compositions s’adoucissent, les formes deviennent curvilignes et la palette se fait plus subtile. Avec près de dix ans d’avance, Perle Fine anticipe alors les prémices du mouvement Color Field. Cette quête de dépouillement atteint un sommet entre 1961 et 1963 avec la Cool Series. L’abstraction devient contemplative, privilégiant de vastes champs colorés et une clarté géométrique presque méditative. Le diptyque monumental Wall of Silence (1961), avec ses 4,2 mètres de long, incarne cette ambition de silence visuel et de monumentalité.
Plus tard, entre 1969 et 1980, elle développe la Accordment Series, des œuvres minimalistes et sérielles où la ligne et la couleur dialoguent dans une harmonie rigoureuse. Cette capacité à naviguer entre l’expression brute et la géométrie pure témoigne d’une intelligence plastique qui ne s’est jamais soumise aux modes du marché.
L’héritage de Springs et l’engagement académique
Au milieu des années 1950, Perle Fine et son époux, le photographe Maurice Berezov, quittent l’agitation de Manhattan pour s’installer à East Hampton, dans le hameau de Springs. Ils y rejoignent une communauté d’artistes en pleine ébullition, vivant et travaillant à proximité immédiate de Jackson Pollock et Lee Krasner. Loin d’être un retrait, ce déménagement à Long Island marque une phase de production intense et d’ancrage local dans l’un des épicentres de l’art moderne américain.
Fine consacre également une part importante de sa carrière à la transmission. Après une année d’enseignement à l’Université Cornell en 1961, elle devient professeure à l’Université Hofstra, où elle exercera de 1962 à 1973. Son influence sur les générations suivantes d’artistes est indéniable, bien que son propre nom ait parfois été omis des grands récits chronologiques de l’époque. Les archives et certaines sources bibliographiques mentionnent parfois son nom de naissance sous les formes « Poule Feine » ou « Perlita Dubsky », des appellations qui demeurent au conditionnel en l’absence de confirmation par un acte d’état civil publié, mais qui soulignent la complexité de sa trace historique.
Redécouverte et valorisation sur le marché de l’art
Le processus de réhabilitation institutionnelle s’est accéléré ces dernières années. Après une rétrospective organisée par l’Université Hofstra en 2009, l’inclusion de Perle Fine dans l’exposition historique Women of Abstract Expressionism au Denver Art Museum en 2016 a marqué un point de bascule. Aujourd’hui, ses œuvres figurent dans les collections permanentes des plus grands musées américains, du Metropolitan Museum of Art au Whitney Museum of American Art, en passant par le Guggenheim et la National Gallery of Art.
Cette reconnaissance muséale se traduit par une montée en puissance sur le marché de l’art. Représentée à l’échelle internationale par la galerie Berry Campbell, la cote de Perle Fine a franchi des seuils significatifs aux enchères. Le 27 septembre 2024, chez Sotheby’s New York, la toile Autumn in the Air (1958) a établi un record à 57 600 USD. Ce résultat dépasse le précédent record de 50 400 USD atteint par The Far Side of a Thought (1971) chez Christie’s un an plus tôt. En galerie, lors de foires d’art récentes, des huiles sur toile majeures des années 1950 ont même atteint des prix allant jusqu’à 125 000 USD.
Bien qu’aucun catalogue raisonné complet n’ait encore été publié, rendant l’estimation du volume exact de sa production sur cinquante ans incertaine, l’intérêt pour ses travaux de la période 1940-1960 ne cesse de croître. L’exposition actuelle chez Berry Campbell, visible jusqu’au 24 octobre 2026, souligne l’importance de ces années formatrices où Perle Fine, loin d’être une simple suiveuse, imposait une voix singulière et érudite au sein de la New York School.


