À Séoul, le paysage urbain s’apprête à figer dans le béton et le verre l’héritage d’une génération de bâtisseurs de l’invisible. Le Dansaekhwa, ce mouvement de peinture monochrome né dans les années 1970, n’appartient plus seulement aux salles feutrées des maisons de vente internationales ou aux galeries de Manhattan. Entre 2025 et 2026, une vague d’ouvertures d’institutions et de maisons-ateliers transforme la capitale sud-coréenne en un véritable sanctuaire dédié à ces pionniers de l’abstraction. De Park Seo-Bo à Yun Hyong-Keun, le passage de la sphère privée à l’espace public marque un tournant pour la préservation d’une esthétique fondée sur la répétition du geste, la sobriété chromatique et le retrait de l’ego de l’artiste. Ces nouveaux lieux de mémoire, souvent situés sur les sites mêmes où les œuvres ont été conçues, offrent une immersion dans la matérialité du papier hanji et de la toile de jute.
Le monolithe bleu de Park Seo-Bo à Yeonhui-dong
Le 21 août 2026 marquera une date charnière pour la PARKSEOBO FOUNDATION avec l’inauguration du PARKSEOBO MUSEUM SEOUL. Situé dans le district de Seodaemun, le bâtiment s’érige à proximité immédiate de la résidence et du studio historiques du peintre, disparu en 2023. Conçue par l’architecte Choi Moon-kyu, professeur à l’université Yonsei, la structure se présente comme un cube bleu massif, surmonté d’un bloc de verre strié. Ce complexe de 2 000 m², réparti sur cinq niveaux, a été pensé pour abriter un fonds exceptionnel : une donation de 3 000 œuvres attribuées par l’artiste lui-même.
Sous la direction de Sam Seungho Park, président du conseil d’administration de la fondation, l’institution ne se contentera pas d’être un mausolée. L’exposition inaugurale, intitulée Park Seo-Bo & Huong Dodinh: Emptiness, Fullness, confrontera 25 pièces du maître coréen à 17 œuvres de l’artiste française d’origine vietnamienne Huong Dodinh. Cette programmation souligne la volonté d’inscrire le Dansaekhwa dans un dialogue esthétique global, bien au-delà des frontières de la péninsule. Si ce projet séoulitain arrive à son terme, d’autres ambitions de la fondation ont connu des fortunes diverses : le projet de musée public à Yecheon a été abandonné, tandis que le chantier entamé sur l’île de Jeju en 2023 subit des retards dont le calendrier de livraison reste, à ce jour, incertain.
L’intimité préservée de Yun Hyong-Keun à Mapo
À quelques kilomètres de là, dans le district de Mapo, une autre expérience, plus intimiste, attend les amateurs d’art. Le 1er septembre 2026, la maison de Yun Hyong-Keun ouvrira ses portes au public pour la première fois depuis le décès de l’artiste en 2007. L’histoire du lieu est intimement liée à la généalogie de l’art moderne coréen. Le terrain fut acquis en 1963 par Kim Whanki, figure tutélaire et beau-père de Yun. Ce dernier s’y installa en 1967 avant de faire construire, en 1983, l’actuelle maison-atelier dessinée par son frère, l’architecte Yun Do-Geun.
La restauration, menée par l’Estate of Yun Hyong-keun avec le soutien de la PKM Gallery, a privilégié une conservation stricte de l’atmosphère de création. Au rez-de-chaussée, l’atelier conserve ses stigmates originels : un sol en béton taché de peinture, les pinceaux et les tubes utilisés par le peintre. Le site ne sera pas accessible en permanence ; après une période inaugurale s’achevant le 17 octobre 2026, la maison suivra un rythme d’exploitation saisonnier, ouvrant uniquement au printemps (avril-juin) et à l’automne (septembre-novembre). Le droit d’entrée est fixé à 20 000 KRW, soit environ 13,50 €.
La lumière de Kim Tschang-Yeul à Pyeongchang-dong
Le quartier de Pyeongchang-dong, dans le district de Jongno, accueille de son côté la demeure de Kim Tschang-Yeul, célèbre pour ses représentations obsessionnelles de gouttes d’eau. Occupée pendant 33 ans jusqu’à sa disparition en 2021, cette résidence de 512 m² a achevé sa mue architecturale fin mars 2026. L’aménagement intérieur reflète la quête de silence de l’artiste. L’atelier principal, situé au deuxième sous-sol, est totalement dépourvu de fenêtres, ne recevant qu’une lumière zénithale via un puits de lumière unique, créant une atmosphère propice à la méditation technique propre au Dansaekhwa.
Bien que l’administration locale de Jongno ait visé une ouverture au public pour la fin mai 2026, les modalités définitives de visite et les horaires permanents dépendront de la confirmation des futurs gestionnaires du site. En attendant cette immersion dans son espace privé, une grande rétrospective posthume est organisée au Musée national d’art moderne et contemporain (MMCA Seoul) du 22 août au 21 décembre 2025, permettant de saisir l’ampleur de son œuvre avant de découvrir son lieu de vie.
Ha Chong-Hyun et la force du matériau à Paju
En périphérie directe de Séoul, à Paju, l’inauguration du Ha Chong-Hyun Art Center le 1er septembre 2025 a marqué le premier jalon de cette nouvelle ère institutionnelle. Installé dans un ancien bâtiment d’édition reconverti de près de 3 000 m², le centre est géré par la fondation éponyme présidée par Ha Yoon, le fils de l’artiste. Le lieu est dédié à l’exploration de six décennies de création de Ha Chong-Hyun, né en 1935.
L’espace permet d’appréhender physiquement la série Conjunction et la technique signature du peintre, le baeapbeop. Ce procédé singulier consiste à pousser la peinture à travers l’envers d’une toile de chanvre grossière, faisant émerger la matière à travers les mailles du tissu. Ce centre, par sa dimension industrielle et sa spécialisation technique, complète le réseau de maisons-ateliers plus intimes du centre-ville, offrant une perspective exhaustive sur un mouvement qui a redéfini le rapport entre le corps, le support et le temps. Pour comprendre la portée historique de ces démarches, les ressources de l’Asian Art Museum apportent un éclairage complémentaire sur l’évolution de ces pratiques au sein de la scène asiatique globale.


