À Hillsborough, sur les hauteurs du comté de San Mateo, la lumière de la baie de San Francisco possède une texture particulière, capable de souligner aussi bien la silhouette lointaine du mont Diablo que les angles parfois trop nets de l’architecture contemporaine. C’est ici qu’une résidence de près de 743 mètres carrés (environ 8 000 pieds carrés), initialement livrée comme une « boîte blanche » dépourvue de caractère artisanal, a entamé une mutation profonde. Loin des projets de décoration livrés clés en main en quelques mois, cette demeure s’est construite sur le temps long, au rythme d’une famille — un père et ses deux enfants — qui a choisi d’habiter les lieux pendant que l’espace se transformait autour d’eux.
Une temporalité calée sur la vie familiale
Le projet, mené par le designer Luke Foss, installé à Los Angeles, et la directrice créative Jenni Witt, s’est étalé sur trois années. Cette approche itérative n’était pas le fruit d’un retard de chantier, mais d’une volonté délibérée de ne pas perturber le quotidien scolaire des enfants. Les travaux lourds ont été séquencés durant les périodes estivales. Lors du premier été, l’équipe s’est concentrée sur la suite principale et les espaces de vie du rez-de-chaussée. Le deuxième a vu la rénovation du salon supérieur, de la cuisine et du bureau privé du propriétaire. Enfin, le troisième été a été consacré aux finitions : intégration des accessoires, des œuvres d’art et aménagement final des salles de bains par l’entreprise Pete Moffatt Construction.
Cette méthode a permis d’insuffler une âme à un bâti qui, au départ, manquait de relief. Luke Foss a cherché à rompre la neutralité originelle en introduisant une esthétique typique de la Californie du Nord : décontractée, chaleureuse, presque instinctive. Le designer évoque même, pour qualifier l’usage massif des boiseries, une « ambiance sous-sol du Midwest », un clin d’œil à une forme de confort domestique sans prétention, bien que réinterprété ici avec des matériaux nobles.
L’entrée : un manifeste de matières
Dès le seuil franchi, le ton est donné par un choix rigoureux de pièces de collection. Le sol en dalles de bluestone accueille une table d’entrée en noyer et jacaranda signée George Nakashima, sur laquelle repose une pièce céramique d’Addison Woolsey. À proximité, un tabouret en céramique de Jane Yang-D’Haene complète cette composition où le bois et la terre dialoguent avec la pierre. Cette sélection annonce le fil conducteur de la maison : une cohabitation entre le design historique et la création contemporaine.
L’escalier central constitue l’un des gestes architecturaux les plus audacieux de la rénovation. La balustrade d’origine en verre translucide, jugée trop impersonnelle, a été supprimée. À sa place, un garde-corps sur mesure en aluminium ajouré a été installé. Il intègre des panneaux et des pampilles en verre coloré commandés à l’artiste John Hogan, transformant cet espace de circulation en une installation lumineuse qui évolue selon la position du soleil au-dessus de la baie.
Le salon principal : entre confort et culture analogique
Dans le salon, l’immense canapé modulable en daim marron chocolat, dessiné par Piero Lissoni pour Living Divani, ancre la pièce dans une atmosphère feutrée. Il repose sur un tapis en mohair dont la teinte or brillant répond aux murs peints en « Cherokee », une nuance profonde de chez Portola Paints. Des draperies en toile lavée viennent adoucir les larges ouvertures vitrées.
L’éclairage joue un rôle crucial dans la perception de cet espace. Une grande suspension Noguchi vintage, équipée d’une ampoule à variation de couleurs, surplombe la pièce. Elle voisine avec un fauteuil et un ottoman vintage en jacaranda de Sergio Rodrigues, pièces maîtresses du design brésilien. Le long des murs, une bibliothèque sur mesure en merisier ancien (old-growth cherry wood) abrite une collection physique d’ouvrages, soulignant le goût du propriétaire pour les objets tangibles. Ce dernier a d’ailleurs insisté sur l’intégration d’équipements analogiques : une cabine de DJ conçue sur mesure, des tourne-disques et divers jeux, dont une table de billard destinée aux enfants, affirment la fonction sociale et ludique de la maison.
Une collection d’art sans compromis décoratif
La dimension artistique de la résidence ne se limite pas au mobilier. Le curateur Nicolás Colón, fondateur de la galerie Climate Control à San Francisco, a reçu carte blanche pour constituer une collection d’envergure. La consigne était claire : les œuvres ne devaient pas nécessairement s’accorder aux couleurs de la décoration intérieure. Cette liberté a permis d’intégrer des pièces de premier plan, comme une œuvre sur papier et plastique de Robert Rauschenberg, ou la sculpture A the Giant III (2024) de Michail Pirgelis.
Le dialogue se poursuit avec des créations de Shannon Rogers, Strauss Bourque-LaFrance et Autumn Ramsey, mêlant ainsi des signatures internationales à des figures émergentes de la scène locale. Dans d’autres pièces, on retrouve des touches de design européen, comme l’applique murale de Green River Project ou la lampe de table Snoopy orange d’Achille et Pier Giacomo Castiglioni pour Flos. Un fauteuil vintage d’inspiration Space Age signé Ettore Sottsass vient ponctuer cet ensemble, tandis que la teinte « Dorset Cream » de Farrow & Ball apporte une douceur lumineuse aux espaces plus intimes.
Cette demeure de Hillsborough réussit ainsi le pari de transformer une construction neuve standardisée en un lieu de vie incarné. Par l’utilisation de matériaux organiques et une sélection d’œuvres d’art qui défie les conventions du simple aménagement intérieur, Luke Foss et son équipe ont créé un environnement où le luxe se définit par la patine du bois, la précision d’un son vinyle et la vue imprenable sur les eaux changeantes de la Californie du Nord.


