Une boîte défraîchie, des papiers parfois impossibles à rattacher avec certitude à la montre qu’ils accompagnent, et une prime qui peut déformer le regard : Arwind Jhand préfère s’en méfier. Pour le fondateur de Tortoise Watches, l’obsession du « full set » a pris des proportions excessives dans le vintage. Une montre se porte, s’observe, s’ouvre éventuellement chez l’horloger ; son écrin, lui, reste dans un placard. Selon les marques, Jhand estime qu’une boîte et des papiers ne justifient souvent qu’une valeur additionnelle comprise entre 50 et 200 livres. Une position à contre-courant dans un marché qui a fait du packaging un argument de réassurance.
Son raisonnement n’est pas celui d’un provocateur, mais d’un collectionneur devenu marchand à force de financer l’achat suivant par la revente du précédent. Il rappelle surtout une évidence volontiers oubliée : une boîte siglée peut avoir été ajoutée des décennies après l’achat initial, simplement pour rendre un lot plus séduisant. La provenance qui compte est celle de l’objet précis. Une photographie de son premier propriétaire portant la montre, par exemple, vaut bien davantage qu’un écrin de la bonne époque associé a posteriori à une pièce.
Le collectionneur qui a dû apprendre à vendre
Avant d’en faire son activité, Arwind Jhand accumulait les montres avec l’enthousiasme, et parfois les excès, du passionné. Il a possédé plusieurs exemplaires d’une même référence et reconnaît volontiers que cet univers nourrissait un tempérament porté à la collection compulsive. Le passage au métier de marchand a d’abord ressemblé à une permission : acheter sans culpabilité puisque les pièces entraient officiellement en stock. Il lui arrivait encore de garder pour lui certaines trouvailles.
Cette frontière s’est depuis effacée. Lorsqu’une montre rare, cherchée depuis longtemps, apparaît, il conserve le plaisir de la trouver et de la porter quelque temps. Mais elle finit généralement derrière les vitrines de sa boutique. Il achète moins pour constituer une réserve personnelle, davantage pour faire circuler les pièces et approfondir ses connaissances. C’est le prix d’une professionnalisation qui retire un peu de l’appropriation intime, tout en donnant accès à une quantité de montres qu’un collectionneur seul ne verrait jamais passer.
Une Audemars Piguet Royal Oak Quantième Perpétuel 25800ST résume ce basculement. Alors qu’il venait de se consacrer à plein temps aux montres et installait sa petite boutique, Jhand a extrait cette pièce de sa collection personnelle. C’était alors, de loin, la montre la plus chère qu’il possédait, achetée auprès d’un ami et chargée de souvenirs. La vendre exigeait de renoncer à une part de son plaisir de collectionneur.
La suite a validé sa décision, sans faire disparaître le regret. La Royal Oak a rejoint un marchand ami, avec lequel il entretient désormais une relation solide. Elle a aussi attiré l’attention d’un autre grand marchand londonien, qui l’a contacté pour lui poser des questions ; leurs échanges se sont transformés en affaires régulières. Cette pièce en acier est ainsi devenue un jalon dans la conversion d’un hobby très personnel en entreprise structurée.
Zenith, terrain de recherche plutôt que valeur refuge
Le goût de Jhand pour Zenith ne procède pas d’un calcul de tendance. Sa première acquisition marquante fut une Zenith G583 de 1971, obtenue en 2014 auprès d’un important collectionneur de la marque, devenu depuis un ami. Cette rencontre l’a conduit vers une communauté dans laquelle il a appris autant qu’il a acheté. Les montres ont aussi fourni un espace de sociabilité inattendu à celui qui se décrit comme l’opposé d’un sportif : quand le sport crée facilement des occasions de se retrouver, l’horlogerie rassemble elle aussi des sensibilités communes, parfois autour d’un verre.
Le premier déclic, pourtant, portait le nom d’Ebel. Une montre aperçue dans un rayon très remisé de Selfridges a suscité chez lui un réflexe durable : aimer les bonnes affaires, puis chercher à comprendre ce qu’il vient de découvrir. Ses recherches l’ont mené au chronographe El Primero. À l’époque, il travaillait dans la finance, attaché à son bureau mais libre d’utiliser Internet autant qu’il le souhaitait. Zenith lui a offert un territoire moins balisé que les maisons les plus documentées. Il pouvait y produire ses propres découvertes au lieu de retrouver l’histoire déjà ordonnée dans les beaux livres.
Cette curiosité explique la présence récurrente des A384, A386, De Luca ou Port Royal dans son univers. Elle éclaire aussi son regard sur le récit de Charles Vermot, cet horloger associé au sauvetage des outillages El Primero, cachés dans un grenier pendant la crise du quartz. L’histoire est forte, et Zenith l’a largement intégrée à sa communication contemporaine. Mais elle sert, selon lui, davantage les montres modernes que la valeur des pièces anciennes. Le collectionneur averti finit par juger une montre sur elle-même : son état, son intérêt horloger, son cadran, son boîtier et l’histoire démontrable de cet exemplaire, pas sur une légende de marque appliquée à toute une production.
Le retour des années 1980 et 1990
Dans les vitrines, le mouvement le plus intéressant ne concerne pas nécessairement les habituelles sportives en acier. Les amateurs se tournent vers des métaux précieux, des montres féminines et des pièces dont le cadran ou les proportions refusent l’uniformité. Les Speedmaster Omega ont repris de la vigueur après un point bas, mais à condition d’être dans un état convaincant. Même signe de réveil pour certaines Rolex Submariner, où l’intérêt revient progressivement sans abolir l’exigence des acheteurs.
La catégorie dite « néo-vintage », qui couvre en pratique la fin des années 1980 et le début des années 2000, bénéficie de cette révision des goûts. Les clients n’emploient pas forcément cette expression lorsqu’ils poussent la porte. Ils demandent en revanche les montres qui y appartiennent, souvent des collectionneurs plus jeunes, attirés par des prix encore accessibles et des designs dont l’allure paraît plus coûteuse que leur cote réelle.
Jhand voit notamment un potentiel persistant chez Audemars Piguet. Une montre habillée simple en or 18 carats de la maison peut se trouver autour de 5 000 livres, une somme qu’il juge frappante lorsqu’on la compare aux tarifs pratiqués aujourd’hui dans les boutiques de montres neuves. La référence 14406, montre habillée classique en or jaune 18 carats, illustre cet attrait pour une horlogerie moins immédiatement reconnaissable que les grands modèles sportifs.
Avec un budget de 3 000 livres, son choix se porte plutôt vers les chronographes Ebel néo-vintage équipés de mouvements El Primero. Entre 2 000 et 3 000 livres, le choix existe encore, avec une montée de prix lorsqu’on vise les versions en métal précieux. Leur dessin très Ebel des années 1980 n’est pas aujourd’hui le plus recherché, ce qui explique en partie leur relatif oubli. La qualité de fabrication et leur silhouette particulière demeurent pourtant intactes. Seule précaution pratique : contrôler l’état du bracelet. Son système de fixation spécifique rend les remplacements à la fois chers et difficiles à trouver.
Son goût personnel va parfois vers des objets encore moins consensuels : les montres pendentifs, dont certaines créations Seiko des années 1980 se négocient pour quelques centaines de livres. Des pièces délicates à assumer, reconnaît-il, mais qui correspondent à son attrait pour les angles morts du marché.
La réédition ne remplace pas l’original
Le renouveau des lignes historiques n’a pas nécessairement pour effet d’écraser les références anciennes. Jhand apprécie les Defy Revival de Zenith, dont les codes restent proches des modèles vintage. L’emploi de matériaux absents des originaux, tel le titane, ne lui paraît pas trahir le projet : la marque fait évoluer certains modèles plutôt que de les figer dans une copie littérale.
La sortie de ces rééditions a bien provoqué une légère hausse des modèles vintage correspondants, avant un retour à un niveau plus stable. Jhand imaginait une progression plus soutenue ; elle ne s’est pas produite au cours des deux dernières années. Il y lit moins une déception qu’une fenêtre encore ouverte pour les amateurs. Les clients des rééditions et ceux du vintage se croisent peu : les premiers recherchent souvent une montre neuve inspirée du passé, les seconds veulent l’objet qui a traversé son époque.
Les réseaux sociaux accélèrent désormais ces déplacements d’intérêt. Une montre restée sans écho peut recevoir plusieurs demandes dès le lendemain si un influenceur important a publié un modèle semblable sur Instagram. Pour des acheteurs qui n’ont ni le temps ni l’envie de mener de longues recherches, ces comptes jouent le rôle de prescripteurs et de curateurs. Ils peuvent aussi créer des emballements rapides, ce qui renforce l’utilité d’un regard formé au-delà de la publication du jour.
1985, le comptoir Zenith et une montre introuvable neuve
S’il lui était permis de revenir un seul instant devant un comptoir de détaillant, Arwind Jhand choisirait 1985. Pas pour acheter une référence réputée imprenable aujourd’hui, mais pour repartir avec une Zenith Port Royal 95.0102.418 en titane, cadran noir et phase de lune. C’est sa montre préférée, celle dont son propre exemplaire a beaucoup vécu à son poignet.
Il lui manque seulement une chose : avoir été son premier propriétaire. La Port Royal concentre ce qu’il cherche dans le vintage, un dessin profondément inscrit dans son temps, une présence singulière et un confort qui n’a pas vieilli. La machine à remonter le temps servirait moins à spéculer qu’à franchir la porte d’un magasin Zenith en 1985, régler l’addition, puis sortir avec cette montre neuve au poignet.


