S’imprégner d’une culture étrangère demande généralement du temps, une réelle volonté d’en apprendre la langue et la chance d’avoir un bon guide, qu’il s’agisse de son conjoint ou d’un ami proche. À ce trio incontournable, j’ajouterais volontiers un quatrième pilier : obtenir son permis de conduire local et tailler la route. Cela fait plus d’un an que j’arpente les voies thaïlandaises au volant de ma propre voiture, et l’expérience s’est avérée être une véritable révélation.
Le paradoxe de la conduite locale : courtoisie et chaos organisé
Contre toute attente, les infrastructures routières y sont excellentes. Même les fameux embouteillages de Bangkok peuvent être contournés avec un peu de ruse et de connaissance du terrain. Mais ce qui frappe le plus dans le tumulte apparent de la capitale, c’est l’incroyable courtoisie des automobilistes. C’est un rêve pour quiconque aime s’installer derrière le volant. L’agressivité n’y a pas sa place : on vous laisse vous insérer avec le sourire et le silence est d’or. Personne ne klaxonne. Vraiment, personne. Un jour, complètement désorienté par un feu orange clignotant, je suis resté immobilisé de longues minutes avant que le conducteur derrière moi ne se décide à émettre un très timide coup d’avertisseur. J’en viendrais presque à croire que le klaxon de mon paisible SUV a été modifié par un moine pour ne produire que le doux tintement d’un carillon de temple bouddhiste.
Cette merveilleuse absence d’incivilités compense largement certaines habitudes de conduite pour le moins surprenantes. Dès qu’un habitant s’installe au volant, a fortiori s’il s’agit d’un pick-up, une urgence absolue semble s’emparer de lui. Les files se croisent, les dépassements fusent et le moindre espace libre dans le trafic est immédiatement comblé. Cela demande un léger temps d’adaptation, mais chaque nation possède ses propres excentricités routières (je me souviens d’avoir croisé un tracteur roulant à contresens sur une autoroute en Chine) et cela fait indéniablement partie de l’aventure.
De citadin réfractaire à passionné des routes
Pour être tout à fait franc, je n’ai jamais été un grand amateur d’automobile. Pendant des années, j’ai coulé des jours heureux de piéton à Londres, Hong Kong et Bangkok, me reposant sur les excellents réseaux de transports. C’est l’arrivée de mes enfants qui a provoqué ce virage à 180 degrés dans mon quotidien. L’achat d’un véhicule n’était au départ qu’une concession purement logistique : il fallait bien assurer les trajets vers les entraînements de foot, les cours de natation et la boxe en toute sécurité. Pourtant, ce qui devait n’être qu’une corvée utilitaire s’est transformé en une véritable passion. Et l’ironie de l’histoire, c’est que le timing de cette nouvelle mobilité n’aurait pas pu être meilleur.
L’appel des grands espaces : de Bangkok aux montagnes du Nord
Avoir son propre moyen de locomotion est la clé absolue pour saisir toute la diversité du pays de manière authentique. Prendre le volant m’a poussé à multiplier les expéditions aux quatre coins du territoire. Si vous en avez l’occasion, je ne saurais trop vous recommander le mythique périple reliant la capitale à Chiang Mai, en prenant le temps de faire halte dans les majestueuses ruines des anciennes cités royales d’Ayutthaya et de Sukhothai. J’ai eu l’occasion d’avaler le trajet du retour d’une seule traite : une épopée de onze heures durant laquelle je me suis senti profondément local, rythmant mon voyage par des pauses incontournables dans les stations-service pour faire le plein de cafés glacés et de boissons énergisantes aux couleurs fluo.
Disposer d’un véhicule dans les régions montagneuses offre une liberté inestimable pour explorer les campagnes environnantes. Cela permet de s’éloigner des sentiers battus pour découvrir des ateliers d’artisans fascinants perdus dans la pampa ou de rouler jusqu’aux superbes plantations de thé perchées en altitude, qui valent largement le détour.
La route est aussi le théâtre de rencontres inspirantes. En taillant la bavette avec d’autres voyageurs ou des expatriés, on se rend compte que beaucoup ont utilisé la voiture comme point de départ d’une nouvelle vie, quittant parfois les stations balnéaires du sud pour s’enfoncer dans les terres et monter des projets éco-responsables florissants à l’autre bout du pays.
Le volant comme outil de pleine conscience
Curieusement, la conduite s’est imposée dans ma routine comme une véritable bulle de bien-être. C’est l’un des rares moments de la semaine où je suis contraint de me concentrer sur l’instant présent, loin des écrans. J’étais autrefois le premier à m’engouffrer à l’arrière d’un taxi pour passer tout le trajet le nez plongé dans ma boîte mail, ignorant superbement la vie qui grouillait de l’autre côté de la vitre. Être maître de mon véhicule m’oblige à lever les yeux, à observer les paysages et, paradoxalement, à mieux comprendre le monde qui m’entoure.
Bien sûr, faire l’apologie des longs trajets en voiture à notre époque peut sembler frivole. Mais la bonne nouvelle, c’est que le réseau de recharge pour véhicules électriques se développe en Asie du Sud-Est à la vitesse d’un pick-up lancé à pleine balle sur l’autoroute. Le potentiel pour le tourisme automobile y est immense. Il suffirait de s’inspirer d’autres pays qui ont su transformer leurs littoraux en itinéraires mythiques. Pensez à l’autoroute qui file vers le sud pour longer la côte vers Hua Hin, Phang Nga, Krabi et Koh Lanta : voilà un parcours qui a tout d’une expédition épique de renommée mondiale. Une chose est sûre, ce sera le décor de ma prochaine grande aventure motorisée.

