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Ajouter Texture à GoogleIl faut imaginer la galerie en fin d’après-midi. Le long d’un couloir intérieur, des bandes de verre bleu cobalt découpent la lumière californienne et la projettent au sol en rectangles colorés qui glissent au fil des heures. Ce détail résume assez bien la maison qu’Arthur N. Greenberg a habitée à Brentwood : un édifice qui travaille la lumière comme un matériau. Sept mois après la mort de l’avocat, survenue le 27 avril 2026 à l’âge de 98 ans, la « House of Two Towers » est proposée à la vente. Elle n’avait jamais changé de mains depuis sa construction en 1990.
Un architecte mexicain dans les collines de Los Angeles
La maison se trouve au 223 North Carmelina Avenue. Elle est l’œuvre de Ricardo Legorreta (1931-2011), chef de file de l’architecture moderne mexicaine et héritier revendiqué de Luis Barragán. On retrouve dans ce projet l’essentiel de son vocabulaire : des volumes massifs et sculptés, enduits d’un stuc ocre chaud, peu d’ouvertures en façade et une vie tournée vers l’intérieur, vers les patios et l’eau.
Ce parti pris a de quoi surprendre dans un quartier résidentiel de l’ouest de Los Angeles, où l’on attend plutôt de grandes baies vitrées ouvertes sur le jardin. Legorreta procède à l’inverse. Il compose une suite de pièces qui se protègent, puis ménage des respirations. Un patio intérieur organisé autour d’une fontaine joue ce rôle, tout comme une seconde fontaine à l’extérieur, au pied de terrasses en pierre disposées en paliers. Le bruit de l’eau fait partie du programme au même titre que la couleur.
Le milieu de l’architecture a reconnu la maison très tôt. Elle a fait la couverture de deux revues d’architecture de référence. Elle figure aussi dans un ouvrage qui recense les cent maisons les plus marquantes construites dans le monde depuis 1900. Pour une résidence privée de Brentwood, la sélection n’allait pas de soi.
Deux tours, deux manières d’habiter
Le nom de la propriété vient de sa silhouette. Deux tours émergent de l’ensemble et chacune correspond à un usage précis. La première abrite une bibliothèque qui sert aussi de bureau. Sa hauteur double est rythmée par des poutres en bois et un balcon court le long de la pièce, ce qui donne à l’espace une allure de salle de lecture. La seconde tour accueille la suite parentale, prolongée par un bureau privé.
Cette répartition tient presque du portrait. Le propriétaire disposait ainsi de deux lieux de travail, l’un ouvert sur la maison, l’autre à l’écart, chacun installé dans une tour distincte. On peut y voir la trace d’une vie partagée entre le droit, les livres et les institutions, sans qu’il faille en déduire davantage : la répartition des espaces suffit à le suggérer.
La surface habitable atteint 9 316 pieds carrés, soit environ 865,5 m². La maison compte six chambres et huit salles de bains. Certaines fiches du MLS, le fichier commun des agents immobiliers américains, détaillent ce total en sept salles de bains complètes et une salle d’eau. La galerie aux vitrages cobalt assure la jonction entre les différentes ailes et fonctionne comme le fil conducteur de la circulation intérieure.
Un jardin pensé comme un second programme
À l’extérieur, la maison se prolonge par une série de pavillons et d’équipements dont l’ampleur rappelle qu’il s’agit d’un domaine. Un salon d’été couvert est équipé d’une cuisine extérieure. Une cabana borde le couloir de nage. Un atelier d’art complète l’ensemble, et l’on aimerait connaître l’usage qu’en faisait la famille, mais rien n’a été communiqué à ce sujet.

Le court de tennis aux dimensions réglementaires mérite qu’on s’y arrête. Il n’est pas posé à découvert : il est installé sous la canopée des arbres, qui l’abrite et l’intègre au paysage. Ce choix évite l’effet de dalle verte plaquée au fond d’une parcelle et accorde une surface sportive à la logique d’une maison construite autour de l’ombre, de l’eau et de l’ocre.
La taille exacte du terrain prête à confusion. Les fiches techniques officielles de la mise en vente, celles du MLS comme celles de l’agence, indiquent 1,48 acre, soit environ 6 000 m². Le chiffre d’un acre (près de 4 000 m²), parfois avancé, est un arrondi nettement inférieur. Il ne correspond pas aux relevés et ne doit pas être retenu.
Arthur Greenberg, juriste et bâtisseur d’institutions
Né le 4 octobre 1927, Arthur N. Greenberg appartenait à la toute première promotion de la faculté de droit de l’UCLA School of Law, sortie en 1952. Sept ans plus tard, en 1959, il cofondait à Century City le cabinet devenu depuis Greenberg Glusker LLP. Sa carrière accompagne ainsi deux créations, celle d’une école de droit publique qui formait ses premiers diplômés et celle d’un cabinet né dans un quartier d’affaires alors en pleine construction.
Son nom reste toutefois aussi attaché à la vie culturelle de Los Angeles qu’au barreau. Il a été cofondateur ou soutien de premier plan de plusieurs institutions majeures de la ville : le Los Angeles County Museum of Art (LACMA), le Museum of Contemporary Art (MOCA) et le Skirball Cultural Center. Il a également soutenu Daniel’s Place. Le choix de Legorreta s’inscrit dans cette trajectoire. Un homme qui a contribué à doter sa ville de musées a confié sa propre maison à un architecte venu d’une autre tradition, plutôt que de s’en remettre à un style local éprouvé.
Ce sont aujourd’hui ses fils et héritiers qui vendent la propriété. Parmi eux figure Rob Greenberg, producteur et réalisateur. La vente a été confiée à The Agency, où le dossier est suivi par Santiago Arana et Griffin Riddle.
Le prix, et ce qu’il déclenche
La maison est affichée à 29 950 000 dollars, soit environ 27,3 millions d’euros. On parle souvent de « 30 millions », mais l’écart de 50 000 dollars répond à une logique commerciale classique : rester sous le seuil symbolique. Rapporté à la surface habitable, le prix demandé s’établit à 3 214,90 dollars le pied carré, soit environ 34 600 dollars le mètre carré.
Ce montant ne rémunère pas seulement des mètres carrés à Brentwood. Il valorise aussi une signature d’architecte disparu, une reconnaissance critique ancienne et le fait que la maison soit restée dans une seule famille pendant trente-six ans. Il appartiendra au marché de dire quelle part de ce prix l’histoire de la maison peut justifier.
Une autre donnée pèsera sur la transaction. Comme toute vente immobilière de ce niveau dans la ville de Los Angeles, celle-ci entre dans le champ de la Measure ULA, une taxe municipale spéciale sur les cessions de biens de prestige. Si la maison trouvait preneur exactement au prix affiché, le prélèvement s’élèverait à environ 1,8 million de dollars, soit près de 1,64 million d’euros. Ce chiffre reste une estimation. Le montant réellement dû dépendra du prix final négocié entre les parties, que personne ne connaît encore.
D’ici là, la galerie continuera de projeter au sol ses rectangles bleus, comme elle le fait depuis 1990 pour une seule famille, et pour la première fois devant des visiteurs venus estimer la maison.


