L’étoffe des légendes au cœur de South Kensington
Dans le silence feutré de la Prince Consort Gallery, un lieu dont les portes ne s’ouvrent que pour de rares occasions, se prépare une rencontre singulière entre l’histoire militaire et le raffinement contemporain. Le Victoria and Albert Museum s’apprête à lever le voile sur une rétrospective majeure consacrée à l’un des piliers du vestiaire britannique : le trench-coat. Dès le 21 septembre 2026, l’exposition « The Burberry Trench: Crafting an Icon » proposera une immersion dans les coulisses d’un vêtement qui a su traverser les époques sans jamais perdre de sa superbe. Ce rendez-vous, qui s’étirera jusqu’au 3 janvier 2027, ne se contente pas de célébrer un simple manteau ; il marque le 170e anniversaire de la maison fondée par Thomas Burberry, transformant pour un temps le musée londonien en sanctuaire de la gabardine.
Le choix de la Prince Consort Gallery n’est pas le fruit du hasard. Cet espace, historiquement dévolu à la préservation des textiles les plus précieux de l’institution, offre un écrin idéal pour une pièce dont la genèse est intimement liée à l’innovation technique. Ici, la lumière tamisée et l’atmosphère protectrice soulignent la dualité du trench : un objet de haute technicité devenu un monument de l’élégance. En croisant les trésors des archives Burberry et les pièces de la collection permanente du V&A, le parcours propose une lecture inédite, largement composée de documents et de vêtements jamais présentés au public jusqu’à ce jour.
De la pluie des tranchées aux projecteurs des défilés
L’acte de naissance de ce mythe remonte à 1879, une date qui constitue le point de départ de la première section de l’exposition, judicieusement nommée « Invention ». C’est à cette époque que Thomas Burberry brevette la gabardine de coton. À travers des spécimens d’époque et des brevets originaux, on comprend comment ce tissu révolutionnaire — à la fois respirant et imperméable — a radicalement modifié le rapport au vêtement de plein air. Conçu initialement pour répondre aux exigences brutales du terrain militaire et des expéditions polaires, le trench s’est mué, par la force de son utilité, en un indispensable de la garde-robe civile.
Le récit se poursuit avec une exploration minutieuse de l’anatomie du manteau dans la section « Craft ». L’exposition décortique chaque élément structurel, révélant que rien n’est laissé au hasard dans la silhouette Burberry. On y découvre la complexité du col, encore aujourd’hui fini à la main, ou la fonction originelle de la patte d’épaule et de la rabat tempête, ces détails pensés pour la protection contre les éléments qui sont devenus des codes esthétiques universels. L’une des pièces maîtresses de cette section est sans doute le trench ayant appartenu au célèbre couturier britannique Hardy Amies, un prêt exceptionnel qui illustre comment les créateurs eux-mêmes ont adopté cet uniforme pour forger leur propre identité stylistique.
La doublure en motif House Check, souvent imitée mais jamais égalée, est également mise à l’honneur. Elle n’est plus seulement une protection intérieure, mais le signe d’une appartenance culturelle. En observant les catalogues publicitaires du début du XXe siècle exposés pour la première fois, le visiteur saisit l’incroyable constance de ce design qui, malgré les décennies, conserve ses proportions et sa pertinence. C’est cette alliance entre la rigueur de l’artisanat et la clarté du dessin qui permet au trench de rester immuable face aux cycles capricieux de la mode.
La métamorphose permanente d’un objet de design
L’exposition ne s’enracine pas uniquement dans le passé. Le volet final, intitulé « Creativity », rassemble dix-neuf silhouettes issues des collections des vingt-cinq dernières années. Ce segment illustre la capacité de renouvellement de la maison sous l’impulsion de ses directeurs artistiques successifs. Les visions de Christopher Bailey, qui a su insuffler une dose de romantisme et de pop culture au trench, côtoient les interprétations plus récentes et radicales de Daniel Lee. Ces créations contemporaines démontrent que la structure de Thomas Burberry est un canevas infini, capable d’absorber toutes les tendances — du cuir verni aux volumes oversize — sans jamais se trahir.
Carly Eck, la conservatrice de la marque Burberry, souligne d’ailleurs que cette collaboration avec le V&A est une occasion rare de rendre hommage à une forme d’artisanat britannique qui refuse de devenir une pièce de musée immobile. En exposant des pièces d’archives à côté de vêtements portés sur les podiums d’aujourd’hui, l’événement souligne la vitalité d’un design qui continue d’évoluer. Le trench n’est pas traité comme une relique, mais comme un organisme vivant qui s’adapte à son temps tout en conservant son ADN originel.
Un nouveau chapitre pour la mode à Londres
Au-delà de l’exposition temporaire de 2026, cette initiative s’inscrit dans un projet de bien plus grande envergure. Elle préfigure en effet une alliance pérenne entre la maison de couture et l’institution muséale. Ce partenariat pluriannuel trouvera son apogée à l’automne 2028 avec l’inauguration de la « Burberry Gallery ». Ce nouvel espace permanent, situé au sein du V&A et soutenu par la marque, sera entièrement dédié à l’histoire et à l’avenir de la mode. Pour Oriole Cullen, conservatrice principale de la mode et des textiles au V&A, cette exposition sur le trench fait figure de préambule nécessaire.
Cette future galerie symbolise la reconnaissance définitive de la mode comme une discipline artistique majeure au sein du paysage culturel londonien. Le trench-coat y occupera naturellement une place de choix, en tant qu’ambassadeur du style britannique à travers le globe. En attendant cette ouverture historique, le public est invité à redécouvrir la poésie fonctionnelle de ce manteau qui a su traverser plus d’un siècle de tempêtes, de guerres et de révolutions esthétiques, pour s’imposer comme l’uniforme universel de la modernité.


