Alessandro Michele : une échappée belle au cœur des collines secrètes d’Ombrie

Le refuge d’un empereur romain de l’esthétique

Sous la silhouette d’un large chapeau rouge et les plis d’une cape bleue imposante, un homme déambule lentement sur les pelouses d’un domaine dont l’emplacement exact reste un secret jalousement gardé. À le voir ainsi, crinière de jais tombant sur les épaules, on pourrait l’imaginer en mage ou en aristocrate d’un autre siècle égaré dans la campagne de l’Ombrie. Pourtant, il s’agit d’Alessandro Michele, l’homme qui a orchestré la métamorphose la plus spectaculaire de l’histoire récente de la mode. Loin des flashs de Milan ou des soirées de Miami, le créateur romain cultive ici une forme de résistance : celle de l’otium, ce temps de loisir studieux et contemplatif si cher aux anciens Romains. Dans ces collines où les ruines tutoient une nature encore sauvage, il cherche moins à se reposer qu’à comprendre le sens de l’existence à travers la beauté des objets et des paysages.

Son arrivée dans ce lieu n’est pas le fruit du hasard, mais d’une « attraction mutuelle ». Lorsqu’il a racheté ce domaine il y a quelques années, la propriété, autrefois cœur d’un domaine aristocratique, tombait en décrépitude. Une héritière âgée s’apprêtait à céder le terrain à des promoteurs souhaitant le transformer en complexe hôtelier de luxe avec spa. En rachetant le site, Alessandro Michele n’a pas seulement acquis des murs ; il a sauvé une atmosphère. Il se fait aujourd’hui le gardien de cet horizon à 360 degrés, luttant contre l’expansion de projets géothermiques ou l’agriculture intensive. Le créateur s’alarme de voir les collines environnantes défigurées par des cultures massives de noisettes destinées à l’industrie de la pâte à tartiner, une menace qui pèse sur l’identité même du paysage italien. Pour lui, la beauté est une valeur fondamentale qu’il faut protéger contre la destruction utilitaire du monde moderne.

La collection comme rempart contre la mort

Le rapport d’Alessandro Michele au passé n’a rien d’une nostalgie poussiéreuse ou d’une volonté de figer le temps. Pour lui, le passé n’est fertile que s’il est vivant, s’il dialogue avec le présent. C’est cette philosophie qui imprègne son travail chez Gucci, où il mélange les époques avec une audace presque psychédélique. Dans ses demeures — il en possède cinq au total, entre son appartement romain et ses résidences de Civita di Bagnoregio — il accumule des « reliques ». Des portraits de l’époque Tudor ou Stuart achetés dans de petites maisons de ventes anglaises, des mains en bois d’anciens gantiers, ou des livres rares peuplent ses étagères. Il s’avoue volontiers collectionneur compulsif, autrefois possesseur de trois entrepôts remplis d’objets hétéroclites.

La collection 2016 de Michele pour Gucci

Cette obsession pour les objets anciens est aussi une stratégie de survie. Michele cite souvent cette idée que s’habiller de manière vivante et excentrique permet de tromper la mort, de faire en sorte qu’elle ne vous reconnaisse pas. En s’entourant de beauté et d’histoire, il tente d’éloigner la finitude. Cette vision du monde s’est heurtée, lors d’un récent voyage à Miami, à une réalité plus brutale. En passant devant la Casa Casuarina, l’ancienne demeure de Gianni Versace, il a été frappé de voir qu’un restaurant nommé « Gianni’s » y avait été ouvert, précisément là où le couturier fut assassiné. Cette manière de transformer le drame en produit de consommation le laisse perplexe. Pour Michele, le génie de Versace, tout comme celui de Tom Ford, a été d’inventer non pas une jupe, mais un monde entier, une mythologie où la mode rencontre le rock ‘n’ roll et le cinéma.

L’architecture d’un renouveau créatif

Rien ne prédestinait ce « garçon de la campagne romaine », fils d’un ingénieur aéronautique sculpteur à ses heures, à devenir le démiurge d’un empire du luxe pesant près de dix milliards d’euros. Embauché par Tom Ford en 2002 pour s’occuper de la maroquinerie, il a longtemps travaillé dans l’ombre avant d’être propulsé à la direction artistique en janvier 2015. On se souvient encore de son premier salut au public : un homme timide en pull Aran crème et jean baggy, ayant conçu sa première collection en quelques jours seulement. À l’époque, il pensait être renvoyé immédiatement après le défilé. Ce fut l’inverse : une révolution esthétique était née. En fusionnant les codes des hippies, des punks et des skinheads dans un vestiaire sans frontières de genre, il a redonné une chaleur et une excentricité à une maison qui s’était figée dans un luxe froid.

Sa méthode de travail reste profondément ancrée dans l’humain et l’observation. Installé dans un ancien palais conçu par Raphaël à Rome, entouré d’oiseaux empaillés et bercé par la musique minimaliste de Wim Mertens, il sollicite constamment l’avis de son équipe. Mais attention, Alessandro Michele a une horreur absolue du « mignon » ou du « joli ». Si un collaborateur qualifie une création de « mignonne », il avoue avoir envie de hurler. Il cherche l’exceptionnel, le fabuleux, ou même le terrible, mais jamais la tiédeur. Pour lui, la mode est une enquête permanente sur notre présence au monde, une exploration qui se poursuit même lorsqu’il ouvre son ordinateur au milieu des collines d’Ombrie pour peaufiner des robes destinées aux tapis rouges de Los Angeles ou de Séoul.

Entre ruines sublimées et quotidien bucolique

Dans sa demeure de campagne, la vie s’organise autour d’une certaine simplicité retrouvée. Entouré de ses deux Boston terriers, Bosco et Orso, et de son compagnon Giovanni Attili, professeur d’urbanisme, il envisage l’avenir de son domaine comme un lieu de transmission. Il projette d’y créer un théâtre, des salles de classe pour les étudiants et des studios de résidence pour de jeunes créatifs. « Il faut donner aux jeunes la chance de vivre dans la beauté », affirme-t-il avec conviction. L’étage supérieur de sa maison est encore en ruines, un état qu’il trouve d’ailleurs magnifique. Il préfère la vérité d’une pierre qui s’effrite ou d’un vernis écaillé à la perfection lisse des magazines.

Michele ne se voit pas éternellement dans le tumulte de la mode. S’il ne compte jamais prendre sa retraite de « la vie », qu’il trouve bien trop amusante, il s’imagine volontiers un futur plus calme, peut-être à la tête d’une boutique de fleurs. En attendant, il savoure ces lundis matins en décembre où, loin du tumulte des réseaux sociaux — un outil qui l’ennuie désormais — il s’offre le luxe de prendre des photos avec son nouvel appareil, sans prétention professionnelle, juste pour le plaisir du jeu. Il observe ses chiens courir librement, pointe du doigt un chemin bordé de vieux chênes qu’il souhaite restaurer et se réjouit d’une visite prévue chez un revendeur de matériaux anciens. Là, parmi les cheminées de récupération et les grilles en fer forgé, il continuera de glaner les fragments d’un monde qu’il s’efforce de rendre, chaque jour, un peu plus extraordinaire.

Cette quête de l’inattendu définit l’homme autant que le designer. Qu’il s’agisse de s’enthousiasmer pour les fresques de la chapelle Nuova de la cathédrale d’Orvieto ou de trouver de l’inspiration dans des uniformes de peintres en bâtiment, Alessandro Michele refuse les étiquettes. Il reste ce garçon romain qui, au milieu des oliviers, cherche simplement à saisir l’instant où le passé devient le présent, où l’objet devient relique, et où le vêtement devient une armure contre l’oubli. Dans ce paysage protégé des appétits industriels, il a trouvé bien plus qu’une maison : il a bâti un observatoire privilégié sur la beauté du monde, un lieu où la création ne s’arrête jamais, même quand le silence de la campagne reprend ses droits.