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Ajouter Texture à GoogleÀ 800 euros, une sneaker reste une promesse coûteuse. On achète une silhouette, un nom, mais aussi une certaine idée de ce qui justifie leur prix. Chez Gucci, cette équation se complique : alors que la maison cherche à reconquérir des clients devenus plus attentifs à la dépense, deux modèles de sa collection printemps-été sont fabriqués en Chine. Parmi eux, la Drip, première sneaker dessinée pour la griffe par Demna. Le sujet dépasse la géographie industrielle. Il touche à ce que Gucci peut changer pour retrouver des acheteurs, sans brouiller les raisons pour lesquelles ceux-ci acceptent de payer davantage.
Reconquérir sans se dévaluer
La question arrive dans une période où Gucci dispose de peu de marge pour les malentendus. Les ventes de la maison ont été divisées par deux en trois ans. Cette contraction a pesé sur la rentabilité et entraîné la fermeture de dizaines de boutiques. Pour Luca de Meo, arrivé l’année précédente à la direction générale de Kering, le redressement de la griffe constitue donc le chantier décisif. Le renouveau créatif doit produire autre chose que de l’attention : il doit ramener des clients.
Or, le prix lui-même est devenu un levier d’ajustement. Selon deux sources internes à Kering, le groupe a engagé des baisses sur une sélection de produits, notamment en Chine, afin de regagner des parts de marché. Chez Gucci, certaines réductions concernant des sacs et du prêt-à-porter y auraient atteint 30 %. Il ne s’agit pas d’une diminution générale des tarifs, mais le signal compte. Une maison de luxe qui revoit certains prix reconnaît que son offre doit retrouver un point de rencontre avec la demande.
C’est dans cet équilibre fragile que s’inscrit la Drip. Proposée autour de 800 euros en Europe et de 1 000 dollars aux États-Unis, elle se situe en dessous de nombreuses autres chaussures Gucci. Elle demeure pourtant un achat de luxe. L’enjeu n’est donc pas de rendre la sneaker bon marché, mais de proposer une porte d’entrée relativement moins coûteuse dans un univers dont le prestige doit rester intact.
La petite étiquette qui déplace le débat
Le lieu de fabrication introduit une autre lecture. La mention chinoise apparaît sur le site de Gucci comme sur les paires présentes dans sa boutique parisienne. Elle concerne la Drip et un second modèle, un slip-on en cuir de la même collection printemps-été. Toutes les autres chaussures proposées sur le site portent, elles, une indication de fabrication italienne. L’écart est circonscrit. Il n’en est pas moins visible.
Dans ce contexte, l’origine devient un élément de comparaison entre des produits vendus sous le même nom. L’acheteur peut apprécier le dessin et comprendre la différence de prix, tout en s’interrogeant sur ce qui distingue ces deux références du reste de l’offre. Ce questionnement ne préjuge pas de leur qualité. Il rappelle simplement que, dans le luxe, les informations accompagnant un objet participent aussi à sa valeur perçue.
Les analystes de Berenberg voient ainsi une tension possible entre cette provenance et le niveau de positionnement que Gucci entend retrouver. Le consultant milanais Simon Whitehouse exprime une réserve plus tranchée sur l’effet d’image d’une fabrication chinoise. Ces réactions portent sur la réception du produit, pas sur un défaut constaté. La nuance est essentielle : le risque évoqué est commercial et symbolique, non une défaillance démontrée de la chaussure.
Une sneaker dans le vocabulaire de Demna
Le dessin de la Drip raconte pourtant une histoire assez cohérente avec le parcours de son créateur. Sans lacets, construite autour d’une forme évoquant une chaussette, elle rappelle les sneakers aux volumes imposants que Demna avait développées chez Balenciaga. Présentée dans sa collection printemps-été pour Gucci, elle transpose cette écriture dans une maison dont la basket Ace en cuir blanc représente un registre plus classique.
La différence se lit aussi dans les matières. La Drip est réalisée en nylon, en toile ou en daim, plutôt que dans le cuir blanc associé à l’Ace. Son caractère tient à la construction et à la silhouette, pas à la reprise d’un modèle existant. Pour une première sneaker signée Demna chez Gucci, le choix affirme une continuité créative avec son travail antérieur, tout en déplaçant les repères de l’offre de chaussures de la griffe.
Ce déplacement rend le débat industriel plus intéressant qu’une simple opposition entre tradition et délocalisation. Une chaussure au dessin différent peut appeler d’autres compétences. Mais la singularité formelle ne suffit pas, à elle seule, à expliquer au client pourquoi la provenance change. Gucci doit donc défendre simultanément un parti pris esthétique et la pertinence du fabricant retenu.
La compétence technique face au prestige de l’origine
La réponse de la maison se place précisément sur ce terrain. Gucci indique avoir choisi un fournisseur chinois pour son savoir-faire technologique et ses capacités de production, jugés adaptés aux performances et au niveau de qualité recherchés. Pour le second slip-on, un porte-parole invoque également des raisons techniques liées à la conception. L’argument présenté n’est donc pas celui d’une économie de fabrication, mais celui de l’adéquation entre un produit et un outil industriel.
La Chine occupe une place majeure dans la fabrication mondiale de sneakers, avec des manufactures dont les compétences sont reconnues jusque parmi les marques premium. Réduire cette production à une qualité moindre serait sans fondement dans les éléments disponibles. Le problème de Gucci est ailleurs : une réputation technique, même solide, ne remplace pas automatiquement l’attachement à une origine italienne dans l’esprit d’un acheteur de luxe.
La maison rappelle d’ailleurs qu’elle a déjà eu recours à des fournisseurs suisses et japonais pour ses montres et ses lunettes. Elle présente ces choix comme la recherche de spécialités adaptées à certaines catégories. Dans le même temps, elle réaffirme la place centrale de l’Italie dans sa fabrication et son identité. Son porte-parole précise qu’aucun projet plus large de transfert de production hors du pays n’est prévu.
Le client sensible au prix ne renonce pas au prestige
Reste une difficulté : proposer un tarif relativement plus accessible ne signifie pas que l’acheteur examinera moins attentivement ce qu’il reçoit. La clientèle dite aspirationnelle, celle que Gucci et d’autres maisons cherchent à reconquérir, est justement sensible au prix. Pour elle, l’effort financier peut rendre la justification de l’achat plus importante encore. Une sneaker à 800 euros doit donner envie, mais aussi paraître cohérente avec la promesse de la marque.
Il serait toutefois hasardeux de relier directement la fabrication chinoise aux baisses de prix engagées sur d’autres catégories. Les informations disponibles n’établissent pas ce lien. Ces décisions se rencontrent plutôt dans la perception de la trajectoire de Gucci : d’un côté, des ajustements commerciaux pour retrouver du volume ; de l’autre, deux exceptions industrielles défendues au nom de la technicité. À la maison de rendre lisibles ces choix sans les laisser se confondre.
Le prochain rendez-vous se joue sur le podium milanais, où Gucci figure au calendrier de la fashion week pour présenter sa nouvelle collection. Ce défilé doit donner de la consistance au renouveau porté par Demna. La Drip pose déjà une question très concrète à ce projet : celle de la place que prendront ces nouvelles chaussures, fabriquées en Chine, à côté d’une offre qui continue d’afficher son origine italienne.


